Editorial du n°58

18/04/2022

Editorial

Le clivage gauche-droite et son horizon anthropologique

Vincent Citot

               Le clivage gauche-droite, qui structure la vie politique dans tous les Etats modernes, est de plus en plus remis en question. Nombre d’acteurs et d’observateurs du jeu politique le disent dépassé et inefficient pour penser les grands enjeux du monde contemporain. Ces derniers seraient transpartisans parce que globaux et relevant de l’intérêt commun (réclamant une action coordonnée), transpartisans parce que techniques (non sujets à débat) et/ou transpartisans parce qu’étrangers aux catégories politiques traditionnelles. La question du réchauffement climatique, par exemple, est une bonne candidate au dépassement du clivage puisqu’elle concerne apparemment le monde entier et que son traitement requiert de multiples expertises – soustraites, par principe, aux consultations politiques. La façon dont les peuples réagissent à la « mondialisation » en est une autre : on peut être libre-échangiste de droite comme de gauche ; de même pour le protectionniste ou le souverainisme. Une certaine droite est favorable à l’immigration et au multiculturalisme (c’est bon pour le commerce) ; une certaine gauche aussi (car les frontières sont des formes d’exclusion et l’assimilation imposée une figure de l’intolérance). Une autre droite défend l’identité culturelle et nationale ; une autre gauche prend fait et cause pour la laïcité contre les religions importées. Il y a de plus en plus de droites et de gauches, de sorte que les nouvelles questions politiques semblent bousculer les clivages.

A bien y réfléchir, cependant, n’en a-t-il pas toujours été ainsi ? La liberté est-elle de droite ou de gauche ? Tout le monde veut être libre. On dit que la sécurité est un thème « de droite », mais les gens de gauche veulent-ils vivre en insécurité ? L’égalité sonne « de gauche », mais pour l’établir, cette même gauche prescrit des moyens qui affectent inégalement les individus (impôts progressifs, discrimination positive, etc.), tandis que la droite se contente volontiers d’un respect plus littéral de l’égalité. Ce qui oppose la droite et la gauche relève moins des grandes thématiques politiques que de leurs traitements. Les nouveaux enjeux n’échappent pas à cette règle. L’écologie de gauche réclame un bouleversement des rapports sociaux car c’est de l’avènement d’une société réformée et de mentalités nouvelles que pourrait advenir la solution. Celle de droite répond qu’il faut plutôt, à l’inverse, comprendre que la crise actuelle est le résultat de transformations passées, de sorte qu’un bon écologiste promeut plutôt une philosophie de la préservation et de la continuité. Pour lutter contre l’insécurité, un homme de droite veut rétablir l’autorité, tandis que son vis-à-vis de gauche cherche les moyens d’établir une société où la violence n’aurait plus court. En réalité, pour tous les sujets, même les plus neufs, nous retrouvons une opposition gauche-droite qui consiste, dans un cas, à vouloir résoudre un problème en transformant la société « dans le sens du progrès » ; dans l’autre, en cessant les « expérimentations aventureuses ». Le clivage gauche-droite semble assez bien correspondre à celui qui oppose progressisme (éventuellement révolutionnaire) et conservatisme (éventuellement réactionnaire) ; partisans du changement et partisans de la stabilité.

La gauche n’est conservatrice que quand elle joue en défense – pour prendre une image footballistique. Si les « acquis sociaux » sont menacés, elle les protège. Mais sa vocation essentielle est de transformer la société. Inversement, la droite peut prôner ici ou là « le changement », mais c’est surtout pour restaurer ce qui aurait été abîmé par la manie du changement. On peut dire de l’extrême gauche qu’elle souhaite un changement radical, et de l’extrême droite une réaction radicale contre cette tendance. A partir de là, toutes les ambiguïtés sont possibles, car le fascisme entend transformer la société (ce qui n’en fait pas un parti de gauche) et il existe un clergé conservateur dans les bureaucraties socialistes (ce qui ne suffit pas à le qualifier de droitier). Le libéralisme est de droite s’il restaure la libre concurrence contre les effets égalisateurs de l’Etat Providence, mais de gauche s’il casse des rentes, bouleverse les traditions et contribue à l’avènement d’une société affranchie des vieilles valeurs. Par ailleurs, certaines politiques centristes ont leur cohérence propre. Enfin, il n’est pas interdit d’être de droite sur certaines questions et de gauche sur d’autres. Et pour achever de complexifier l’opposition nécessairement schématique que nous proposons, il faut aussi noter que droite et gauche sont un rapport de force qui varie dans le temps et l’espace. Vouloir instaurer une monarchie parlementaire est une position d’extrême gauche dans les années 1780 en France (mais pas en Angleterre) et d’extrême droite dans la France du XXIe siècle. Même relativité spatio-temporelle pour des questions aussi diverses que l’abolition de la peine de mort, le droit de vote des femmes ou le mariage entre deux personnes de même sexe.

Si – malgré les nuances, les ambiguïtés et la complexité que nous escamotons ici – droite contre gauche signifie conservatisme contre transformisme, on peut se demander dans quelle mesure ce clivage n’est pas commun à toutes les sociétés et toutes les époques. Au Paléolithique, déjà, des partisans du changement devaient s’opposer aux partisans de la tradition. Certes, l’opposition est d’autant plus vive que le changement est une possibilité objective. Dans une société isolée, en économie de pénurie, où la volonté de nouveauté ne peut déboucher sur rien de concret, personne ne dépense inutilement son énergie à polémiquer ou militer. Chez les chasseurs-cueilleurs ayant peu ou pas de contact avec « l’extérieur », la stabilité de facto suscite un traditionalisme de jure. Mais à mesure qu’une société se modernise et se démocratise, le changement en cours devient le plus puissant mobile de valorisation du changement comme tel. La révolution industrielle, qui transforme de fond en comble les sociétés, fait naître partout l’opposition politique des adeptes du changement aux autres. Or aucune société – même « traditionnelle » – ne peut être complètement étrangère à la question de la nouveauté – subie ou décidée. Ne serait-ce que parce que l’homme est inventif, créatif et curieux. Dans la mesure où on la relie à ces caractères humains essentiels, l’opposition gauche-droite, élevée au rang de fait anthropologique, pourrait bien être de tout temps et de tout lieu. Peut-on imaginer une société qui soit absolument apolitique ? Peut-on imaginer une politique qui soit absolument étrangère à la question de la réforme ? Peut-on poser la question sans y répondre ?

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