Automne 2021

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MASCULIN / FEMININ

– Editorial. Masculin / Féminin – terrain miné et parfois minable, par Vincent Citot

Entretien avec Peggy Sastre, par Vincent Citot

Entretien avec Rose-Paule Vinciguerra, par Baptiste Jacomino

– Masculin et féminin : la différence sexuelle à la croisée des discours philosophiques et psychanalytiques, par Claude Smith

– La construction sociale du sexe biologique en débat. Judith Butler et Sally Haslanger, par Arto Charpentier

– Travail reproductif et parentalité : Usages de la notion de « nature » pour repenser le partage masculin/féminin, par Jim Gabaret

– Tuer la mère, par Christine Leroy

– L’équivocité de l’Eros (Éléments pour une phénoménologie de la sexualité), par Aurélien Deudon

LES LIVRES PASSENT EN REVUE

– Notices sur quelques publications récentes et ouvrages envoyés à la rédaction :

Dan Arbib, Lorenzo Bartalesi, Jean-Marc Daniel, Frédéric Cossutta, Antony Feneuil, Sara Guindani et Alexis Nuselovoci, Branko Milanovic, Helen Pluckrose et James Lindsay, Claude Obadia, Pierre-Jean Renaudie et  Claude Vishnu Spaak, Pierre-Henri Tavoillot, Ernst Wolff

HORS THEME

– Pour une philosophie des élections, par Gabriel Gay-Para

– Les relations charnelles entre l’adulte et l’enfant sont-elles légitimes ? « Sexualité », consentement et éducation, par Daniel Liotta

– Le réalisme d’Éric Rohmer, par Anne de Saxcé

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Occasion annuelle de découvrir (ailleurs qu’en bibliothèque) toute la collection des Philosophoire (55 numéros parus – une quinzaine de titres épuisés).

Halle des Blancs-Manteaux, 48 rue Vieille du Temple, 75004 Paris

Vendredi 15 oct. 20h-22h

Samedi 16 oct. 10h-20h

Dimanche 17 oct. 10h-19h30

— n°57: « Science et Politique ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 janvier 2022 à lephilosophoire@vincentcitot

— n°58: « Humain / Posthumain ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 sept. 2022 à lephilosophoire@hotmail.fr

Editorial du n°56

24/04/2021

Masculin / Féminin – terrain miné et parfois minable

Vincent Citot

               Traiter du masculin et du féminin en philosophe requiert de distinguer, de coordonner, d’accorder ou de mettre en tension deux autres façons d’envisager la dichotomie – la savante et la moralo-politique. Disons, quitte à simplifier beaucoup, que la perspective scientifique cherche à établir des faits : biologistes, anatomistes, physiologistes, endocrinologues, généticiens, anthropologues, sociologues, psychologues et sexologues ont à charge de dire ce qui est masculin, féminin, ou par-delà l’opposition du masculin et du féminin, dans l’histoire évolutive, les gènes, les cerveaux, les mœurs, les cultures, les époques, les mentalités, les lettres et les arts. De leur côté, les moralistes, les politiques et les juristes indiquent comment il faudrait envisager le féminin et le masculin, ce qu’il conviendrait d’attribuer aux hommes et aux femmes, jusqu’où renforcer ou effacer cette différence. Bref, les uns parlent de l’être, les autres du devoir-être. Quant aux philosophes, leur rôle serait de relier ces deux types de discours, ne renonçant ni aux savoirs ni aux valeurs, mais cherchant à les penser ensemble, malgré la difficulté de la tâche. Dans une certaine mesure, ce travail peut paraître surplombant, voire dominant, car il synthétise des apports disciplinaires particuliers. Mais nous pourrions aussi bien dire qu’il est humble et dérivé, puisqu’il dépend unilatéralement de savoirs et de contextes axiologiques préalables.

               Il y aurait ainsi trois façons, pour le philosophe, de se fourvoyer : la para-science (énoncer sans enquête, protocole ni statistique ce qui est masculin, féminin, ni l’un ni l’autre ou l’un et l’autre), l’idéologie (c’est-à-dire de la morale ou de la politique derrière un vernis conceptuello-rationnel), le témoignage (restitution idiosyncrasique de son avis personnel, sans tenir compte des savoirs disponibles ni du contexte politique et culturel contemporain). Occulter les valeurs au profit des savoirs, les savoirs au profit des valeurs, ou ne soucier ni de l’un ni de l’autre, voilà trois manières de passer à côté, nous semble-t-il, des exigences philosophiques. Ainsi, le dossier « Masculin / Féminin » de la revue n’a pas l’ambition d’apporter une pierre à l’édifice des savoirs positifs – sinon par occasion –, ni ne promeut une orientation axiologique particulière – féministe, ou autre. Il s’agit d’affronter une des grandes questions de l’époque (quelle est la part de « nature », de « culture » ou de libre construction personnelle dans la différence des « sexes », des « genres » et des « transgenres » ?) sans la confondre avec les engagements militants ; et, inversement, de penser les enjeux politiques contemporains sans les dissoudre dans le constat de ce qui est ou a été.

En effet, on ne voit pas bien en quoi le fait que les hommes et les femmes soient ou aient été comme ceci ou comme cela serait un argument pour défendre telle ou telle lutte politique. Le passé, la nature et la culture pouvant servir de modèles autant que de repoussoirs, il faudrait au préalable toute une philosophie des valeurs pour savoir si ces dernières ont, ou non, besoin d’être fondées (dans la Tradition, la Nature, le Cosmos, la Raison, Dieu…). L’être humain n’est-il pas libre d’inventer ses valeurs ? – ou ne devrait-on pas valoriser cette inventivité, fût-elle libre en apparence seulement ? Oui, si la liberté est une valeur éminente. A condition toutefois de ne pas confondre liberté et obéissance servile à l’air du temps, à la mode, au premier désir qui se présente. Transgression et dénaturation peuvent manifester une émancipation réelle, ou n’être qu’une triste parodie de liberté ; et inversement pour le respect des traditions – force de l’enracinement ou enfermement dans le passé. L’humanité est assez riche pour que l’on y trouve de tout : des avant-gardistes décérébrés et des novateurs éclairés, des passéistes obscurantistes et des conservateurs visionnaires. Donc, en matière de « masculin » et de « féminin », il y a des façons idiotes et dangereuses de transgresser les genres comme de les conserver, et des façons intelligentes et libératoires de le faire. Impossible, ici, de trancher la question a priori.

En revanche, il y a des contradictions logiques, épistémiques ou existentielles aisément repérables : assigner les individus à leur identité catégorielle tout en voulant les libérer ; faire pression sur les consciences (« Déracine-toi, dé-genre-toi ! ») en croyant les soulager ; concevoir la lutte des sexes dans des termes proches de la lutte des classes en cherchant néanmoins le consentement du sexe opposé (Marx n’en demandait pas tant aux « propriétaires des moyens de production ») ; considérer les signes ostentatoires d’affiliation religieuse comme marque de soumission à une religion patriarcale, mais fermer les yeux sur la question du voile islamique par stratégie intersectionnelle et opportunisme politique ; se poser et s’opposer en tant que (femme, homme, transgenre) tout en réclamant aussi les avantages de l’indifférenciation universaliste ; prétendre libérer les sexualités et les désirs en occultant le fait que les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont le résultat d’une sélection sexuelle multimillénaire et que le dimorphisme sexuel est l’expression dans la durée du désir lui-même ; s’intéresser à la biologie quand elle sert ses intérêts idéologiques (par exemple quand elle met en évidence l’égalité homme-femme en matière de performance cognitive globale) mais la repousser dans le cas contraire (quand elle montre que les prédispositions cérébrales ne sont pas identiques) ; prétendre que tout soit culturel (en particulier les catégories « homme » et « femme ») mais refuser que le néoféminisme et son contraire le soient également (en invoquant la Justice même) ; inversement et dans le camp adverse, chercher dans « la nature » un fondement et un critère en matière de sexe et de sexualité, mais conspuer cette même nature quand il s’agit d’affronter un virus ou un tsunami ; vanter la répartition sexuée des rôles pour la bonne marche des choses, la stabilité des couples et l’ordre dans la maisonnée, sauf quand il s’agit de ses propres filles (qui seront ingénieures, indépendantes et se feront congeler leurs ovules si besoin). Bref, le sujet soulevant des difficultés redoutables, on voit parfois bourgeonner des idées paresseuses[1].


[1] Les éditoriaux du Philosophoire ne présentent pas l’avis général du Comité de rédaction ni la teneur du dossier qu’ils inaugurent. Ils n’engagent que leurs auteurs.