— n°55: « La Littérature ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 janvier 2021 à lephilosophoire@hotmail.fr

— n°56: « Masculin / Féminin ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 sept. 2021 à lephilosophoire@hotmail.fr

Le Peuple n°53

24/04/2020

Printemps 2020Couverture-n°53

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Le Peuple

—Editorial, par Isabelle Aubert

Entretien avec Catherine Colliot-Thélène, par Isabelle Aubert

Entretien avec Marcos Nobre, par Isabelle Aubert

—Ce que peut (encore) le peuple. Plaidoyer pour une démocratie avec le peuple, par Gabriel Gay-Para

—Sur la possibilité d’un peuple européen, par Martin Deleixhe

—Princes bestiaux et peuples crédules : la république de Machiavel, par Adrien Louis

Les livres passent en revue

La philosophie antique de P. Vesperini et les réquisits d’une histoire savante, par Vincent Citot

—Le christianisme est un athéisme, par Baptiste Jacomino

Manuel de métaéthique (dir. O. Desmons, S. Lemaire et P. Turmel), par Samuel Lepine

—Notices sur quelques publications récentes: Louis Carré, Guillaume Fagniez et Quentin Landenne, Claude Gautier, Jean-Claude Gens, Philippe Grosos, Axel Honneth et Jacques Rancière, Marc Joly, Francis Kaplan, Jean-François Kervégan

Hors Thème

« Altérité », « différence ». Usages savants de mots profanes/usages profanes de mots savants, par Louis Pinto

L’essentialisme au pays des œuvres d’art, par Jean-François Devillers

—La lettre et l’esprit. Examen philosophique d’un proverbe, par Thibault Autric

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— n°54: « La Philosophie générale ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 sept. 2020 à lephilosophoire@hotmail.fr

— n°55: « La Littérature ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 janvier 2021 à lephilosophoire@hotmail.fr

Éditorial

Isabelle Aubert

                Terme courant du langage politique, notion classique de la philosophie politique de l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, le substantif « peuple » est surtout perçu, à l’heure du pluralisme démocratique, comme un concept parapluie ou fourre-tout venant masquer la diversité des conditions sociales et économiques et la multiplicité des voix politiques. Le « peuple » fait davantage partie du lexique hérité de l’histoire de la philosophie que de la philosophie contemporaine qui préfère, quant à elle, parler de « citoyens », de « groupes sociaux », d’« opinion publique », de « multitude »…Couverture-n°53

                L’identification possible des contours d’un « peuple » est redevenue pourtant depuis quelques années une question d’actualité du fait de l’expansion de mouvements populistes de droite ou de gauche qui affichent officiellement le peuple comme étant leur unique destinataire. En Europe, aux Etats-Unis ou en Amérique Latine, la dernière décennie a connu un regain de discours politiques prétendant parler au « vrai » peuple (alors qu’ils s’adressent à des groupes particuliers d’électeurs) : c’est le cas de Trump aux Etats-Unis, de Bolsonaro au Brésil, mais aussi de Marine Le Pen en France, ou de Salvini en Italie.

                La ligne populiste – aussi éclectique soit-elle – a réactivé la référence au peuple tout en la rendant confuse. D’une part, parce que le populisme, qui en appelle au peuple unitaire, est issu de la démocratie, de ses dérives et de ses faiblesses, et ne se réduit pas si facilement à une réalité qui lui serait étrangère. D’autre part, parce que les démocrates de tous bords sont forcés de reconnaître que les classes populaires et les classes moyennes, celles qui composeraient la majorité du peuple par opposition aux élites, sont insatisfaites des institutions de la représentation politique traditionnelle et sont tentées par l’appel populiste.

                A force de vouloir faire des distinctions fines, en mettant à distance la catégorie générique et donc trop lâche de peuple, il se peut que la théorie politique actuelle ignore que certaines revendications unissent des citoyens d’horizons très variés et fassent émerger une citoyenneté dynamique, un peuple en mouvement – que le populisme s’efforce lui de récupérer par des promesses faciles annonçant la fin de l’establishment politique.

                A titre introductif à ce numéro sur le peuple, j’aimerais en quelques lignes exposer l’idée suivante. Le peuple, qui est devenu peu à peu un concept vide de sens pour la philosophie politique contemporaine, semble redevenir une réalité à part entière qui prend corps lors de  protestations politiques de grande ampleur.

                Il n’aura échappé à personne que la notion de peuple ne se trouve que rarement employée par la théorie politique contemporaine, alors qu’on la rencontre souvent dans les textes d’histoire de la philosophie avec un sens politique bien déterminé, et au premier chef dans les textes de l’Antiquité où le « demos » grec, par distinction avec l’« ethnos » – communauté ethnique – et l’« okhlos » – la foule –, définit le peuple politique, tandis que le  terme latin « populus » désigne le peuple romain par différence avec le Sénat et la plèbe (« plebs »). Par « peuple », la philosophie politique de l’époque moderne désigne le plus souvent une communauté politique donnée, en général nationale, tels le peuple français ou le peuple américain – ce qui est révélateur de la coïncidence historique, mais non nécessaire, comme le montre la question du peuple européen par exemple, entre peuple et territoire national[1]. Une tradition de pensée dite républicaine, où « républicain » s’entend en un sens large, allant d’Aristote à Bruce Ackermann en passant par le contractualisme de Rousseau, a approfondi cette définition : selon elle, le peuple désigne un corps politique unifié, c’est l’ensemble des citoyens soudés par une volonté générale ou majoritaire qui est détenteur de la souveraineté. Dans les termes qu’Emmanuel Sieyès introduit dans « Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? », c’est enfin le pouvoir constituant. On ne saurait aller au-delà dans la caractérisation des compétences politiques du peuple.

                Le sens républicain de peuple comme d’un demos unitaire, soit la définition la plus riche substantiellement de ce concept, est aujourd’hui fortement soumis à caution. La vision du libéralisme politique découvrant le caractère impossible et non souhaitable d’un peuple homogène tel que décrit par Rousseau pour l’essor des libertés individuelles tout autant que le souvenir de l’appel à la figure unitaire de la communauté politique par les totalitarismes du XXe siècle y ont fortement contribué. La représentation du peuple-Un est une fiction que John Stuart Mill, partisan d’un pluralisme libéral, a dénoncé dès 1859 dans On Liberty. Alors même que le XIXe siècle voit les institutions des républiques démocratiques se consolider aux Etats-Unis, en Angleterre ou en France, Stuart Mill affirme que le soi-disant principal intéressé, le « peuple » n’existe pas, qu’il est un mot vide suggérant une unité illusoire. Cette fiction, pour Stuart Mill, permettrait de masquer des diversités de situations et des divergences de points de vue et surtout (et ici il rejoint étonnamment Marx) de renforcer la position d’une classe dominante ou majoritaire pouvant jouer de l’illusion de cette unité pour mieux imposer sa perspective particulière comme étant celle de tous. La notion de peuple contribuerait ainsi à travestir des intérêts particuliers en un langage général, universel.

                Proche de cette thèse de Mill, la philosophie politique contemporaine se montre très prudente lorsqu’elle rend compte d’une réalité politique pouvant correspondre au terme de « peuple ». Il sera aujourd’hui par exemple question plus volontiers de « société civile » pour désigner l’action de citoyens engagés dans des associations ou dans l’espace public politique. Jürgen Habermas redéfinit la souveraineté populaire en démocratie comme étant une souveraineté « procédurale » et évite ainsi le présupposé métaphysique de l’unité d’un peuple ayant une même volonté alors que l’opinion et la volonté générales sont le fruit de discussions continues mettant en balance des arguments différents. De même que les théoriciens politiques libéraux et républicains évitent de nos jours le terme de « communauté » qui suggèrerait le communautarisme, le mot de « peuple » qui pourrait évoquer une vision homogène de la population au détriment de la complexité des intérêts et des rapports de force semble être en recul pour la philosophie politique contemporaine. C’est tout autant le cas d’une philosophie politique de tendance normative qui se situe dans la mouvance de John Rawls que d’une philosophie d’inspiration marxiste et rassemblant des auteurs tels que Miguel Abensour, Etienne Balibar, ou plus généralement les membres de la théorie critique de la société héritière de l’école de Francfort. Si la première a à coeur de rendre compte de la pluralité des voix politiques et des formes de discriminations pesant sur certaines minorités sociales, comme le font les tenants du libéralisme politique, la seconde s’attache à rendre visible le conflit latent (souvent larvé) qui oppose d’un côté des groupes socialement désavantagés ou même laissés-pour-compte par la configuration actuelle des pouvoirs, qui subissent l’impérialisme des normes culturelles majoritaires (les « sans-parts » de Jacques Rancière), et de l’autre une certaine élite financière, politique, médiatique. La sociologie politique et son usage des statistiques ont conforté l’idée que le signifié « peuple » n’a pas de référent, qu’il cache des réalités bien différentes. Et l’usage qui est fait dans la rhétorique politique du  substantif « peuple » signale qu’il est plus vendeur et plus commode pour des « catch all-parties » (selon le mot d’Otto Kirhchheimer) de se présenter comme le porte-parole autoproclamé de la majorité des citoyens résidants sur le même territoire que de faire attention aux différences de statuts et de situations distinguant les groupes sociaux en présence.

                Masse (Platon), multitude (Negri), populace (Hegel)…, la philosophie politique refuse souvent le substantif trop lisse de « peuple » et le voile idéologique qu’il jette sur une réalité sociale complexe. Et pourtant, la question de la souveraineté populaire ne saurait être évacuée de la définition de la démocratie sans avouer la disparition complète d’une forme de régime politique, celle de l’autogouvernement, autant que d’une forme de société, celle des égaux – si l’on suit la définition duale de la démocratie soutenue par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Les modalités d’exercice de la souveraineté populaire, à travers le vote, ont fait beaucoup gloser. Seul à même de justifier la légitimité des pouvoirs politiques en place, le peuple entendu comme l’ensemble des citoyens d’un Etat ou d’une société politique donnée ne saurait être complètement affaibli ni négligé sans qu’une crise des institutions démocratiques s’ensuivent. De fait, malgré les écarts persistants entre les élus et les gouvernés qui fragilisent la crédibilité de la représentation politique parlementaire et gouvernementale et semblent écarter les principaux concernés des décisions prises, le pouvoir issu des voix du « peuple » ne semble pas un simple mirage lorsque des forces sociales s’organisent et font pression sur les autorités en place. Ces derniers temps, le peuple de la « rue » – constituée à l’occasion comme tel – a fait connaître en France des revers aux initiatives des gouvernants : Nuit debout, les gilets jaunes sont autant de mouvements sociaux qui ont fait pression sur les élus en leur montrant les limites de certaines décisions davantage autocratiques que représentatives du peuple des électeurs. Plus récemment encore, les années 2019 et 2020 voient des grèves massives se former dans tous les secteurs professionnels du public et du privé (avocats, agents hospitaliers, enseignants, universitaires, cheminots, policiers…) contre la réforme des retraites, de sorte que ce qui avait l’air initialement de protestations issues de corps de métiers différents redonne consistance à l’idée d’un peuple se constituant dans l’action politique commune, agissant de concert pour reprendre une expression de Hannah Arendt, ou encore luttant ensemble en portant des revendications de droits communes. Le peuple apparaît alors tel un corps composite dans la convergence d’actions concertées, dans une solidarité politique (et non morale), peut-être éphémère, mais en tout cas bien réelle le temps qu’elle dure, qui est à l’œuvre dans les mouvements de contestation politique.

[1]      Je laisse de côté ici la définition culturaliste du peuple venant identifier une communauté linguistique et culturelle, tels que le peuple berbère ou le peuple juif.