Printemps 2021

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LA LITTERATURE

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– Editorial. La philosophie entre Lettres et sciences, par Vincent Citot

Entretien avec Marc Goldschmit, par Jean-Claude Poizat

Entretien avec Nastassja Martin, par Baptiste Jacomino

– La littérature ou l’intelligence de l’âme, par Laetitia Simonetta

– Penser l’effort des textes et déraciner les études littéraires avec Platon, par Pierre Vinclair

– Échos kantiens et hégéliens dans Les Misérables de Victor Hugo, par Stéphane Haber

– Usages éthiques du récit littéraire, par Sophie Galabru

– Littérature et Philosophie : Intersection et Frontières, par Iris Vidmar Jovanović (traduction Jean-Luc Py)

– Figures de l’altérité dans le roman de Philip Roth The Human Stain, par Mabrouk Trabelsi

LES LIVRES PASSENT EN REVUE

– Pessimisme savant et optimisme spéculatif chez Gérald Bronner, par Vincent Citot

– Notices sur quelques publications récentes et ouvrages envoyés à la rédaction

HORS THEME

– « Tout fils est un poème » : autour d’une métaphore de Massimo Recalcati, par Baptiste Jacomino

– Induction et loi naturelle chez Mill, par Antoine Brandelet

— n°56: « Masculin / Féminin ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 sept. 2021 à lephilosophoire@hotmail.fr

— n°57: « Science et Politique ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 janvier 2022 à lephilosophoire@hotmail.fr

Editorial. La philosophie entre Lettres et sciences

Vincent Citot

                Qu’une revue philosophique prenne pour objet la littérature en tant que telle suscite nécessairement une interrogation de la philosophie sur son propre prosaïsme. La philosophie est-elle un genre littéraire ? En un sens très large, tout ce qui requiert une rédaction relève de la littérature. A ce compte, l’histoire, même savante, est une forme de récit. L’ensemble des sciences, de même, quand elles quittent le laboratoire pour la plume et quand le langage mathématique ou les tableaux statistiques ne constituent pas la trame de l’argumentation. On en arrive ainsi à une tautologie sans intérêt : tout ce qui s’écrit avec des lettres est littérature. Il semble plus pertinent de définir l’objet littéraire par sa finalité que par sa forme. Que vise la philosophie que ne vise pas la littérature ? Le savoir décentré. Quand bien même la littérature partagerait avec la philosophie et la science l’ambition de dire le vrai, elle ne le ferait pas selon les modalités de décentration qui conviennent à l’exigence démonstrative. Le philosophe a quelque chose à démontrer ; tandis que le poète, le dramaturge, le romancier ou le biographe ont quelque chose à montrer. Ainsi, l’effort de rationalisation, de conceptualisation, de systématisation ou encore l’appel à l’expérience à titre de support argumentatif ne sont pas des procédés littéraires. Il existe une littérature à thèse, certes, mais son statut, justement, fait question.

                L’expression littéraire  pourrait donc, dans une première approche, se définir négativement par rapport à la discursivité philosophique : pas d’ambition démonstrative, pas de souci de justification, donc pas de travail de décentrement. Au contraire, la force et la spécificité des Lettres seraient plutôt de proposer une vision-du-monde qui resterait toujours un point de vue particulier sur le monde. Et depuis cet enracinement subjectif, éventuellement, viser l’universel. On pourrait dire que la philosophie rompt avec la littérature dans la mesure où la vision-du-monde qu’elle propose ambitionne être plus qu’un point de vue parmi d’autres : un point de vue légitime – et légitimé par le travail de la pensée. Certaines philosophies prétendent abolir toute dimension subjective pour embrasser la vérité en soi ; d’autres, à l’inverse, voudraient que le vrai ne soit accessible qu’en explorant toujours davantage l’intimité existentielle ou l’ego transcendantal. Mais toutes revendiquent l’excellence de leur démarche, là où l’homme de lettres se contente de proposer la sienne. L’écrivain qui voudrait justifier sa façon de faire en même temps qu’il fait, serait plus proprement nommé philosophe.

                Ce dernier revendique la légitimité de sa méthode et la véracité de ses thèses. Il n’en reste pas moins un homme, c’est-à-dire un être de chair et de sang, qui a eu une enfance, qui noue des liens sociaux, qui s’exprime dans une langue, qui craint la mort et doit manger et dormir à intervalles réguliers – même Hegel. La pensée philosophique, aussi objective et universelle se voudrait-elle, demeure irrémédiablement personnelle. En ce sens, qu’elle le veuille ou non, qu’elle le sache ou non, la philosophie a toujours une dimension littéraire. Elle est une forme d’expression. Dès lors, autant la rendre plaisante, car il n’est pas requis pour bien penser de mal écrire. En outre, comment des idées subtiles pourraient-elles venir au jour dans une langue grossière ? Un grand philosophe est toujours grand prosateur. Et s’il est bien clair que convaincre n’est pas persuader, que démontrer n’est pas sensibiliser et que philosopher n’est pas témoigner, malgré tout, le style de la pensée fait partie intégrante de sa puissance. Comme si la belle apparence était déjà dévoilement du vrai. Un comédien doit se convaincre de sa propre tristesse, et l’éprouver, pour pouvoir pleurer sur scène ; qu’est-ce à dire, sinon que le jeu d’un acteur comme celui d’un orateur doit être vrai par quelque côté pour être beau. Bref, la beauté de la plume n’est pas pour la pensée un pur artifice rhétorique. La philosophie est aussi un art, un savoir-dire – et même un savoir-vivre et une praxis. Inversement, l’écrivain dit toujours plus qu’il ne dit et montre plus qu’il ne montre – généralité, pensée et vérité sont présentes d’une certaine manière et dans une certaine proportion. Les grands écrivains font penser, comme les grands penseurs procurent une jouissance esthétique.

                Quand elle se veut trop savante, rationnelle ou axiomatique, la philosophie est rattrapée par le col par Dame Littérature, qui l’interpelle : « Tu t’emportes ! N’oublie pas qu’aucune pensée n’est jamais parvenue à sortir de la boîte crânienne qui la contient ». Autrement dit, « Au plus élevé trône du monde, nous ne sommes pourtant assis que sur notre cul »[1]. Quand, au contraire, la philosophie prend la forme d’un journal intime et d’un témoignage existentiel, c’est la Science qui la rappelle à l’ordre : « Inutile de surjouer l’humilité, c’est grotesque, car on sent bien que tu as quelque chose à démontrer et quelque règle à formuler ». Insuffisamment décentrée par rapport aux sciences (axiomatisées, mathématisées, modélisées, protocolisées, expérimentales, etc.) et insuffisamment recentrée par rapport aux Lettres, la philosophie apparaît comme un entre-deux. Aussi emprunte-t-elle à toutes les disciplines et toutes les formes discursives. Dans cette façon de faire flèche de tout bois, elle trouve sa spécificité et sa grandeur propre, au point de s’envisager, parfois, comme discipline de couronnement. Abreuvée à toutes les sources, elle se sent légitime à parler de tout. Constituée des diverses dimensions de la culture – à la fois science et art, logique et prose, éthique et pratique, savoir et savoir-vivre – elle est elle-même un des sommets de la culture.


[1] Montaigne, Essais, L. III, fin du chp. XIII.

— n°55: « La Littérature ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 janvier 2021 à lephilosophoire@hotmail.fr

— n°56: « Masculin / Féminin ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 sept. 2021 à lephilosophoire@hotmail.fr