L’Utopie n°44

01/01/2016

Automne 2015

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Editorial, par Frédéric Dupin

Entretien avec Miguel Abensour

par Jean-Claude Poizat1ere-Couverture-n°44

–Rêves d’éducation, éducations de rêve : les leçons de l’utopie, par Anne-Marie Drouin-Hans

–L’utopie ou la nécessité des écarts entre l’idéal et la réalité, par Florent Bussy

–Hétérotopie et utopie pratique : comparaison entre Foucault et Ricœur, par Sébastien Roman

–L’utopie et ses conditions techniques, par Jean-Luc Gautero

 

Les livres passent en revue

–Laurent Fidès et la question de la libre pensée aujourd’hui, par Vincent Citot

–Laïcité et tolérance : Jean Bauberot et Marc-Antoine Dilhac, par Charles Boyer

–L’histoire entre déterminisme et liberté : le chiasme foucaldien vu par Judith Revel, par Baptiste Jacomino

–Notices sur quelques publications récentes et ouvrages envoyés à la rédaction

 

Hors-Thème

Entretien avec Edgar Morin

par Jean-Claude Poizat

–La question de la science aujourd’hui, par Dominique Lecourt

–La Différence des pensées : L’Inde et l’Occident, par Denis Faïck

–L’infra de l’humain : du mode mineur de la réalité à l’anthropologie existentiale dans l’œuvre d’Albert Piette, par Laurent Denizeau

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Le n°45 de la revue sera consacré au thème de « La Mort ».

La date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) est fixée au 1er janvier 2016.

Le n°46 de la revue sera consacré au thème de « L’Elitisme ». Date limite des envois : 1er septembre 2016.

Les  contributions sont à envoyer à l’adresse lephilosophoire@hotmail.fr (en ayant consulté au préalable notre charte éditoriale).

L’Identité n°43

07/05/2015

L’Utopie

Frédéric Dupin

Les hommes d’action n’aiment guère les utopistes. Ils ont raison. Ils savent trop que les grandes idées pèsent peu devant l’urgence du moment ou l’intrication des circonstances. Avec eux, on  définirait assez bien la responsabilité comme  une défiance constante à l’égard des mirages qui accompagnent l’idéal, et l’utopie comme la matrice de tous les égarements.

Les utopistes n’aiment guère les hommes d’action. Ils ont raison également. Ils savent trop que les habitudes de métier et le réalisme de profession préparent tous les renoncements et toutes les lâchetés. Avec eux on définirait assez bien la responsabilité comme une défiance constante à l’égard des fausses raisons qui laissent en réalité les circonstances décider pour nous, et par suite l’utopie comme la condition même du courage.1ere-Couverture-n°44

Les hommes d’actions et les utopistes ne sont pas faits pour s’entendre ; fort heureusement, ils ne cherchent pas à le faire. Ils se soucient en effet sans doute davantage de la valeur de leurs idées, ou du bien fondé de leurs attitudes, que de l’idée d’utopie elle-même. Ainsi les débats qui opposent les uns et les autres n’abordent-ils guère le fond du problème : car à juger de l’utopie, on oublie d’en déterminer le concept, et bientôt ce dernier tombe dans l’indétermination propre aux slogans.

Deux questions devraient ainsi nous arrêter dès l’abord. Deux questions de syntaxe élémentaire : comment reconnaître une utopie ? À quoi sert-elle ? Nature et fonction, en somme.

En premier lieu, quelle est en effet la nature de l’utopie ? Entendons : comment distinguer l’utopie de la fiction, l’idéal de l’imagination ? Toute idée est-elle justiciable de la critique du réaliste qui se défit de toute conceptualisation, au nom du « terrain », du seul fait qu’elle soit idée, justement ? Cette question constitue un préalable nécessaire, car elle signale un risque qui engage la pensée elle-même. Le danger apparaît grand en effet de jeter, en quelque sorte, le bébé avec l’eau du bain, la pensée avec l’utopie : c’est-à-dire de se détourner  systématiquement de la réflexion au nom du « réel ».

Dans une célèbre page de la Critique de la Raison pure, Kant défend ainsi la République idéale platonicienne contre les critiques de l’historien Brucker :

La République de Platon est devenue proverbiale comme exemple prétendument éclatant de perfection imaginaire qui ne peut prendre naissance que dans le cerveau d’un penseur oisif, et Brucker trouve ridicule cette assertion du philosophe que jamais un Prince ne gouverne bien s’il ne participe pas aux idées[1].

Aux yeux de Kant, Brucker semble au fond manquer la spécificité de l’Idée platonicienne dans l’ordre théorique même: toute pensée, toute rêverie ne saurait en effet s’élever à l’idéal. Il ne suffit pas « d’avoir des idées » pour saisir véritablement une « Idée ». La distinction importe dans l’ordre politique. Car un programme de gouvernement ne constitue nullement une théorie politique (il ne peut être par exemple parfois que l’expression aveugle des désirs de celui qui le forme) : quoi de plus commun de tenir ici nos désirs pour des « idées » ? On critiquera donc à bon droit ces « utopies » comme des idéologies ou des conceptions illusoires.

Inversement une théorie politique vise essentiellement à penser la vérité du lien politique, à hisser à la compréhension ce qui est confusément vécu ou désiré ; elle n’engage ni ne promet par cela seul des réformes. Ne demandons donc pas à Hobbes ou à Rousseau des solutions pour nos problèmes du jour, et ne regardons pas dans des philosophies des programmes d’action. En l’espèce, c’est bien comme fondement nécessaire de toute pensée politique que l’idée républicaine prend sens dans la pensée de Platon. Et si nulle société, nulle législation, ne saurait certes égaler la perfection de l’Idée, les insuffisances de la pratique ne l’invalident nullement, puisque celles-ci ne peuvent justement être admises et reconnues qu’à la lumière de ce même idéal.  L’Idée vraie ne peut qu’éclairer. Mais aussi, pourquoi lui en demander plus ?

On distinguera donc parmi les « utopies », celles qui expriment en réalité une Idée nécessaire, et constituent par suite des présupposés propres à la réflexion même, des fictions plus ou moins confuses dont nous ne pouvons faire d’usage théorique réglé. Par suite, la critique philosophique de l’utopie devrait peut-être se déployer essentiellement dans le champ de l’analyse des idées, et se refuser l’expédient « indigne », suivant le mot de Kant dans la page citée plus haut, d’opposer constamment à tout effort de pensée la fausse éloquence des « faits ». On veillerait par exemple à forger des utopies « bien construites », à la manière des interlocuteurs de Socrate dans la République, ou à purger certaines figures mythiques de leurs diverses scories afin d’en dégager la racine rationnelle ou idéale. Il y a ici sans doute place pour une réflexion sur l’utopie qui en respecte la nature, et ne dégénère pas en jugement de valeurs.

En second lieu, il nous faut nous confronter à la question de la fonction de l’utopie. Celle-ci engage moins, comme dans le cas précédent, une théorie critique de la raison qu’une anthropologie. Les détracteurs de l’utopie ne voient en effet le plus souvent dans leur constante renaissance qu’un vice irritant de la nature humaine, contre lequel s’armer de vigilance. Les utopistes, à l’inverse, regardent la capacité à former des idéaux comme l’expression de la valeur éminente de notre propre nature. Vertu ou tare, l’utopie s’inscrit alors plus ou moins implicitement dans un discours sur la nature humaine. Pourquoi en effet trouvons-nous en nous des idées  qui, quoique dépassant toute expérience possible, et s’avouant en cela impropres à qualifier le moindre objet, ne cessent d’orienter nos pensées ? Pourquoi nous passionnons-nous sans effort pour ce qui ne laisse pas d’apparaître pourtant comme « impossible » ?

Une première fonction de l’utopie ressort de la destination architectonique des Idées, entendues à la manière de Kant. L’idéal sert alors simultanément de canon permettant d’organiser nos pensées d’après un modèle unificateur – l’idée d’un « système des connaissances humaines » apparaît ici essentiellement comme une règle de méthode – et l’expression d’une fin déterminant la pratique : l’Idée républicaine par exemple, ainsi qu’on l’a dit plus haut, pourrait en cela désigner moins une réalité donnée qu’un but et une tâche à poursuivre indéfiniment dans l’histoire. Mais cette double fonction, théorique et pratique, demeure suspendue ici à la rationalité de l’Idée elle-même, qui doit être scrupuleusement distinguée des fictions ou des imaginations, sous peine justement de faillir à ces usages. Les rêveries millénaristes, par exemple, ne sauraient au fond assurer ni la cohérence d’un discours politique, ni régler l’action commune. Elles poussent à l’inverse, on le sait, à la catastrophe.

Il semble bien pourtant que le besoin d’utopie survive à la critique des idéaux. Ou, pour le dire autrement, que la formulation d’Idées positives n’éteignent pas en l’homme toute soif d’impossible. Peut-être ainsi ne saurait-on pas absolument réduire la notion d’utopie à l’usage rationnel et pratique que nous pouvons en faire : les utopies ne constitueraient alors pas que des principes et des fins. Elles conserveraient nécessairement ce caractère de fiction, d’œuvre de l’imagination qui habille de chair la sécheresse d’une idée. Thomas More n’a pas rédigé en effet un traité de politique ; il a dépeint une Île ; la République platonicienne n’est pas qu’une somme de lois, on la sent vivre dans la poussière et le bruit à travers la peinture qu’en fait Socrate. Comprendre l’utopie imposerait alors de faire droit à ce « surplus », à cette épaisseur qui l’éloigne de l’Idée pure tout en la rapprochant du mythe.

Comte développe dans son Système de politique positive (1851-1854) une « théorie positive des utopies » qui peut éclairer ici. Cette doctrine prend pour point de départ l’incapacité d’une organisation politique, même bien constituée, à persévérer dans son être sans donner aux acteurs sociaux une image concrète de leurs ambitions et de leur concours. La séparation des offices, la diversité inévitable des positions de chacun à l’égard du spectacle social ne peuvent en effet manquer d’introduire une discordance dans les intelligences et les cœurs que ne saurait combler à elle seule la compréhension d’une Idée. L’ouvrier et le banquier peuvent s’accorder sur des principes, ils ne voient pas la même chose du monde et leur accord, s’il n’est que verbal, s’étiolera nécessairement. L’utopie, par la vivacité de ses traits, doit pour Comte enrayer cette érosion de la confiance, lorsque celle-ci n’est étayée que par des raisons. Et il est vrai que l’exigence républicaine apparaîtra peu à peu creuse si elle ne trouve d’autre appui que sa consistance théorique propre. Sans doute les meilleures raisons doivent-elles ainsi finir par pâlir devant la violence du jeu social, ou simplement le poids des habitudes.

On ne peut dès lors éviter ou réparer la dispersion des sentiments et des pensées qu’en résumant la synthèse dans une institution spéciale, où convergent les principales émotions et conceptions[2].

Il faut donc pour Comte que l’idéal s’incarne dans une image ou un symbole qui puisse à la fois condenser ses raisons, et mobiliser les cœurs. En ce sens, nulle politique, aussi raisonnable puisse-t-elle être par ailleurs, ne saurait manquer de se donner une image concrète de l’avenir : un port à atteindre ou une île à trouver. Parce que l’esprit se fatigue de l’abstraction, il doit en effet trouver dans l’ordre concret une figure adéquate de ses diverses aspirations. Comte voit par exemple dans l’instauration progressive à partir du XIème siècle du culte mariale et de la courtoisie, une utopie « bien construite » permettant de faire converger l’essentiel des tendances, des conceptions et des ambitions de la société médiévale[3]. L’image de la Vierge à l’enfant, ou de la Dame déifié (par exemple dans le poème de Dante), apparaît à Comte une remarquable condensation de l’ordre médiéval, résumé autrement plus sensible et efficace que les constructions scolastiques visant sa justification rationnelle, ou que les spécimens dispersés de son génie propre (cathédrales, artisanat, etc.).

Les utopies frappent l’imagination : il n’y a peut-être pas là essentiellement un vice à éradiquer par une patiente critique. Il est possible d’y voir une fonction et une propriété fondamentale de l’utopie : donner une forme unifiée et sensible à notre expérience du monde et de soi. N’est-ce pas paradoxalement ce que confirme, sur un mode négatif, notre goût contemporain pour les dystopies ? Ces fictions apocalyptiques où l’humanité apparaît ravagée, de Terminator à La Planète des singes, par le progrès technologiques ou l’arrogance des sciences, constituent sans doute autant de saisissants résumés de nos peurs et de nos actions. En ce sens, les utopies ne sont pas que des idées à comprendre et à juger : elles constituent des pressentiments et des anticipations concrètes qu’il nous faut accueillir, ou surmonter. Les différentes contributions réunies ici nous y invitent.

[1] Kant, Critique de la Raison pure, A 316 / B 373 (cité ici dans la traduction de J. Barni, revue par J. L. Delamarre et F. Marty).

[2] Comte, Système de politique positive, tome IV, Paris, Société positiviste, 1929, p. 273.

[3] Id. p. 275.

Le n°44 de la revue sera consacré au thème de « L’Utopie ».

La date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) est fixée au 1er septembre 2015.

Le n°45 de la revue sera consacré au thème de « La Mort ». Date limite des envois : 1er janvier 2016.

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