Editorial n°52 Le Langage

16/04/2019

Editorial

Mathias Goy

                Ce que parler veut dire, personne ne le sait. C’est pourquoi nous parlons sans cesse, le plus souvent en vain. La parole peut tout expliquer, sauf l’homme parlant, mystère à lui-même au moment où il éclaire le monde. Cet éclairage est donc un clair-obscur.Couverture-n°52

                Cependant peut-on tout dire, c’est-à-dire peut-on dire le Tout[1] ? Dire le monde, cela supposerait que le monde puisse se résumer à un dire. Mais le monde est le Dehors du dire, non conceptuel, non narratif, non dicible. Il est l’autre du langage, présence brute précédant tout logos, principe barbare. « Nous ne parlons en vérité qu’à l’impossible »[2].

                Face au monde, le langage n’est rien. Ce qui est d’ailleurs sa seule chance d’être quelque chose : rien du monde, ou si peu, il peut trouver dès lors un interstice d’où le monde se dévoile, un peu.

                Nous avons en effet un avantage sur le monde : nous parlons, brisant ainsi le silence des choses. Mais celui-ci se rattrape bien, puisque, parlant, nous cherchons désespérément à rejoindre quelque chose du monde, à dire le monde. Que le logos soit l’expression ou l’émanation du cosmos, ce rêve des origines de la philosophie durera aussi longtemps qu’elle, puisqu’il est sa condition de possibilité.

                Le langage partage une forme d’ambiguïté avec le corps : de même que nous n’avons pas seulement un corps mais nous sommes notre corps (comme l’avait vu Descartes dans ses Méditations), de même nous n’avons pas seulement le langage mais nous sommes langage. Corps et langage nous étreignent et structurent notre rapport au monde, avant le premier mouvement et le premier mot. Ils sont ainsi comme des interfaces qui nous raccrochent au monde tout en permettant l’émergence de la vie dans sa dimension proprement humaine, c’est-à-dire vécue et existentielle.

                Toutefois, cela paraît plus évident pour le corps, qui est ipso facto quelque chose du monde. Le langage semble pour ainsi dire plus artificiel. Même si l’on peut toujours faire la genèse du langage humain, à partir du langage animal, du geste expressif, du babillage, rien n’efface la rupture du mot, qui m’éloigne du monde au sein du monde.

                Grâce au langage, je peux dire l’univers. En un mot, j’ai accès au tout du monde. Mais qu’est-ce que le mot « monde » pour le monde ? Un peu d’encre séchée et de vibration sonore. Sauf que cette approche sceptique s’en tient à tort à la matérialité du langage, dont la visée est au contraire l’unité du son et du sens. Autrement dit, le langage n’est pas que le perpétuel écho de lui-même, comme certains textes magnifiques de Blanchot et de Foucault nous invitent à le penser, car il signifie : il renvoie bien à quelque chose du monde. D’où son pouvoir extraordinaire, qui fait de nous des souvenirs de Dieu, dotés d’un pouvoir invisible et surpuissant. Quand je dis le tout, j’ai vraiment accès au tout en tant qu’unité. Mais cet accès se fait selon l’ordre du langage, c’est-à-dire de façon diachronique et lacunaire, qui correspond aussi à notre accès au tout, qui est diachronique et lacunaire, quoique réel. Le langage a donc une portée ontologique, toute la question étant de savoir si cette vibration de l’espace, au pouvoir magique puisqu’elle transforme le monde en son sens tout en le laissant intact, est une création ou une expression.

                Le langage, de par sa position d’interface, ne dit pas seulement quelque chose du monde (sans quoi il serait pure énumération), mais aussi de nous-mêmes comme êtres parlants. En effet, si nous avons ce pouvoir d’un son qui fait sens, c’est que nous sommes nous-mêmes unité du corps et de l’esprit. Unité mystérieuse à nous-mêmes justement parce que nous la sommes – et là aussi Descartes voit juste quand il recommande à Élisabeth « l’usage de la vie et des conversations ordinaires » pour comprendre l’union. Au moment où il éclaire le monde de son sens, le langage nous obscurcit à nous-mêmes. Car en fait, comment pouvons-nous parler ?

                Cela est incompréhensible. Du monde, de la vie, du corps, rien ne le rend possible, sauf à chercher comme Merleau-Ponty une expressivité primordiale de l’Être sensible, qui se rassemblerait dans le logos. Le langage, comme production intelligible, nous coupe du monde au moment où il nous raccroche à lui, et c’est dans ce jeu de proximité et de distance que se situe la littérature, la poésie en particulier, qui cherche une unité parfaite du son et du sens, dont le chant serait l’utopie.

                Saluons pour terminer la mémoire de Jean-Louis Chrétien. Qui d’autre mieux que celui qui a lui-même ressaisi son projet comme une « phénoménologie de la parole »[3], par ailleurs philosophe et poète, aurait pu nous enseigner sur le langage ? Il avait ainsi accepté le principe d’un entretien pour notre revue, dans une conversation téléphonique pleine d’humour, de modestie et d’attention à autrui, le tremblement de sa voix donnant l’impression d’un déséquilibre perpétuellement rattrapé. Néanmoins, la maladie était à l’œuvre, et il n’a pu réaliser cet entretien. Il nous restera à nous entretenir avec son œuvre, respectueuse de la parole d’autrui[4], et qui montre si bien que le langage est issu d’une blessure, celle « d’une dimension fondamentale de l’existence qui existe sa propre impossibilité, ou sa propre inadéquation à ce qui lui arrive »[5].

[1] « L’homme ne parlerait pas s’il n’avait pas soif du tout », Henri Maldiney, cité pat Jean-Louis Chrétien, L’Inoubliable et l’Inespéré, (nouvelle édition augmentée), Paris, Desclée de Brouwer, 2000, p.171.

[2] Jean-Louis Chrétien, L’Arche de la parole, Paris, PUF, 1998, p. 18.

[3] Jean-Louis Chrétien, « Essayer de penser au-delà de la subjectivité », entretien avec Camille Riquier, Critique, n°790, mars 2013, « Le patient questionnement de Jean-Louis Chrétien », Paris, éd. de Minuit, p. 243.

[4] « Citer est un honneur que nous recevons, et non pas que nous conférons », Ibid., p. 252.

[5] Jean-Louis Chrétien, Promesses furtives, Paris, éd. de Minuit, 2004, p. 85.

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