Editorial du n°57

03/12/2021

L’art de naviguer dans la brume

Vincent Citot

            Raisonnons, pour voir où cela mène, sur un état social qui n’a peut-être point existé et qui probablement n’existera jamais, qui n’est donc qu’une fiction et que l’on pourrait appeler l’état d’ignorance. Supposons que les hommes ne sachent rien du monde naturel ni du monde humain, n’aient identifié aucune récurrence dans l’ordre des choses, aucune causalité ni aucune loi. A quoi ressemblerait leur politique ? En l’absence d’idée établie du faisable et des nécessités, on peut imaginer qu’elle ne serait qu’expression de la volonté – d’un seul, de quelques-uns ou d’une majorité. En effet, le vouloir ne trouverait en lui-même et dans les choses – ignorées, selon notre hypothèse – aucun principe d’autolimitation, aucun obstacle ni aucune impossibilité. Nul empêcheur de tourner en rond n’interromprait les délibérations pour dire : « mais c’est impossible ! ». Aucun savant, expert ou technicien ne serait consulté sur l’efficience des moyens en vue des fins projetées, ni sur les conséquences des actions envisagées. Bref, tout serait politique, c’est-à-dire objet d’une délibération possible. Ce serait le règne du vouloir.

A ceci près que les moralistes auraient sans doute voix au chapitre, faisant valoir que « tu dois, donc tu peux ! ». La volonté, libre de tout science, devrait se soumettre au Bien. Les religieux pèseraient également de tout leur poids dans les assemblées délibératives, car l’ignorance (savante) est l’autre nom de l’omniscience (spéculative). La nature ayant horreur du vide, l’état d’ignorance serait un état de certitudes généralisées ; chacun faisant valoir son intuition, croyance, foi ou révélation. Sans parler des rumeurs et des opinions qui, n’étant limitées par aucun savoir positif, pourraient jouir d’elles-mêmes sans entrave. Ainsi, la volonté politique, toute puissante en principe, serait finalement empêchée par des donneurs de leçon et des pseudo-sachants qui, pour n’être pas des savants, n’en seraient que plus enfoncés dans le fauteuil de leurs certitudes.

Imaginons à présent, pour voir où cela mène, un état social qui n’a peut-être point existé et qui probablement n’existera jamais, qui n’est donc qu’une fiction et que l’on pourrait appeler l’état de science. Supposons que les hommes sachent tout sur eux-mêmes et sur leur milieu, qu’ils connaissent les effets de toutes les causes et les lois les plus subtiles du monde naturel et humain. A quoi ressemblerait leur politique ? Elle se réduirait à des consultations de données, des mises en œuvre d’algorithmes et des processus automatisés. A quoi bon délibérer quand on connaît l’état des forces en présence, que les sondages fournissent toutes les informations utiles sur le corps social et que des ordinateurs calculent comment satisfaire tout le monde d’une façon optimale ? Exercer une action politique serait prendre le risque de l’inefficience, voire de l’effet contreproductif. Ce serait introduire de l’arbitraire et du frivole dans le monde bien ordonné de la connaissance sérieuse. Qui voudrait payer le prix de la frustration ou même de l’injustice pour jouir du plaisir de décider ? Cela semblerait aussi absurde que de s’obstiner à faire des opérations mathématiques à la main et au crayon, pour la gloire du travail de l’esprit, alors que l’on dispose de calculatrices plus rapides et plus fiables. Dans l’état de science, la délibération politique est une coquetterie dangereuse.

On pourrait objecter que la science ne peut connaître que le connaissable ; or ce que les hommes vont vouloir et qu’ils ne veulent pas encore, comment pourrait-elle le connaître puisque cela n’existe pas ? Les sondages informent sur l’opinion du moment, mais pas sur l’opinion future et encore moins sur les pensées à venir. En un mot, les savants et les experts sondent les choses et ce qui est (opinions, émotions, passions, intérêts), mais non les actions en cours et ce qui n’est pas (ce que les hommes voudront, penseront, décideront). Cependant, dans l’état de science, ce qui n’est pas est posé comme la suite nécessaire de ce qui est. Par conséquent, ce que les hommes vont vouloir et penser est déjà connu. La liberté est une chimère et la politique un théâtre. C’est Don Quichotte qui attaque les Géants. Or ce sont des moulins et lui un fou. L’état de science, comme l’état d’ignorance, est un monde de certitudes où la délibération politique est une nuisance.

Mais enfin ce ne sont que des fictions. L’humanité n’a jamais vécu dans l’ignorance radicale ; et l’omniscience est utopique (ou dystopique). Il faut toujours délibérer sur les actions à mener en tenant compte des connaissances partielles disponibles. Tout savoir et ne rien savoir sont deux façons de vider de sens la politique. Agir sans rien savoir, c’est partir à l’aventure (agitation et non engagement politique) ; agir en sachant tout, c’est déduire, appliquer, enclencher un processus. L’action politique est l’art d’agir en situation d’ignorance partielle et de savoir incomplet. Ni science appliquée, ni velléité arbitraire, la politique est l’art de gouverner un navire dans une brume plus ou moins épaisse. Cela est vrai des gouvernants comme des gouvernés, qui tous sont susceptibles d’action politique. L’homme fictif est un monstre aveugle (état d’ignorance) ou un dieu omniscient (état de science) ; l’homme réel est un animal politique.

Bien entendu, le marin préfère naviguer par beau temps. Tout savoir et tout anticiper reste, pour le politique, la situation idéale. Mais tandis que la liberté humaine était abolie dans nos fictions (l’état d’ignorance la vide de son sens et l’état de science la détruit dans son principe), elle revient au centre du jeu dans la réalité de la condition politique. D’abord comme brume résiduelle – on ne sait jamais à l’avance comment les individus et les groupes vont faire l’histoire –, ensuite comme revendication – les hommes libres attendent de l’action politique qu’elle les émancipe davantage encore. La politique n’a pas pour condition de possibilité la liberté – pas plus que la gestion des affaires publiques ne réclame un fondement métaphysique ni une philosophie de l’existence –, mais la possibilité de la liberté est la toile de fond de l’art politique. Authentique principe d’incertitude qui contamine tout ce qui est humain, car on ne sait pas exactement ce que soi-même et les autres vont vouloir et vont faire avant délibération. Et personne ne sait, ni les savants, ni les philosophes, ni les autres, si la liberté est davantage qu’une fiction utile et une conviction subjective. C’est l’incertitude (cognitive, axiologique et praxéologique), plus que la liberté, qui est condition fondamentale du politique ; mais la liberté, fictive ou réelle, agit comme obscurcissant puissant. On navigue toujours un peu dans la brume et nulle société ne peut se passer de politique.

.

.

.

Occasion annuelle de découvrir (ailleurs qu’en bibliothèque) toute la collection des Philosophoire (55 numéros parus – une quinzaine de titres épuisés).

Halle des Blancs-Manteaux, 48 rue Vieille du Temple, 75004 Paris

Vendredi 15 oct. 20h-22h

Samedi 16 oct. 10h-20h

Dimanche 17 oct. 10h-19h30

— n°57: « Science et Politique ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 janvier 2022 à lephilosophoire@vincentcitot

— n°58: « Humain / Posthumain ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 sept. 2022 à lephilosophoire@hotmail.fr

Editorial du n°56

24/04/2021

Masculin / Féminin – terrain miné et parfois minable

Vincent Citot

               Traiter du masculin et du féminin en philosophe requiert de distinguer, de coordonner, d’accorder ou de mettre en tension deux autres façons d’envisager la dichotomie – la savante et la moralo-politique. Disons, quitte à simplifier beaucoup, que la perspective scientifique cherche à établir des faits : biologistes, anatomistes, physiologistes, endocrinologues, généticiens, anthropologues, sociologues, psychologues et sexologues ont à charge de dire ce qui est masculin, féminin, ou par-delà l’opposition du masculin et du féminin, dans l’histoire évolutive, les gènes, les cerveaux, les mœurs, les cultures, les époques, les mentalités, les lettres et les arts. De leur côté, les moralistes, les politiques et les juristes indiquent comment il faudrait envisager le féminin et le masculin, ce qu’il conviendrait d’attribuer aux hommes et aux femmes, jusqu’où renforcer ou effacer cette différence. Bref, les uns parlent de l’être, les autres du devoir-être. Quant aux philosophes, leur rôle serait de relier ces deux types de discours, ne renonçant ni aux savoirs ni aux valeurs, mais cherchant à les penser ensemble, malgré la difficulté de la tâche. Dans une certaine mesure, ce travail peut paraître surplombant, voire dominant, car il synthétise des apports disciplinaires particuliers. Mais nous pourrions aussi bien dire qu’il est humble et dérivé, puisqu’il dépend unilatéralement de savoirs et de contextes axiologiques préalables.

               Il y aurait ainsi trois façons, pour le philosophe, de se fourvoyer : la para-science (énoncer sans enquête, protocole ni statistique ce qui est masculin, féminin, ni l’un ni l’autre ou l’un et l’autre), l’idéologie (c’est-à-dire de la morale ou de la politique derrière un vernis conceptuello-rationnel), le témoignage (restitution idiosyncrasique de son avis personnel, sans tenir compte des savoirs disponibles ni du contexte politique et culturel contemporain). Occulter les valeurs au profit des savoirs, les savoirs au profit des valeurs, ou ne soucier ni de l’un ni de l’autre, voilà trois manières de passer à côté, nous semble-t-il, des exigences philosophiques. Ainsi, le dossier « Masculin / Féminin » de la revue n’a pas l’ambition d’apporter une pierre à l’édifice des savoirs positifs – sinon par occasion –, ni ne promeut une orientation axiologique particulière – féministe, ou autre. Il s’agit d’affronter une des grandes questions de l’époque (quelle est la part de « nature », de « culture » ou de libre construction personnelle dans la différence des « sexes », des « genres » et des « transgenres » ?) sans la confondre avec les engagements militants ; et, inversement, de penser les enjeux politiques contemporains sans les dissoudre dans le constat de ce qui est ou a été.

En effet, on ne voit pas bien en quoi le fait que les hommes et les femmes soient ou aient été comme ceci ou comme cela serait un argument pour défendre telle ou telle lutte politique. Le passé, la nature et la culture pouvant servir de modèles autant que de repoussoirs, il faudrait au préalable toute une philosophie des valeurs pour savoir si ces dernières ont, ou non, besoin d’être fondées (dans la Tradition, la Nature, le Cosmos, la Raison, Dieu…). L’être humain n’est-il pas libre d’inventer ses valeurs ? – ou ne devrait-on pas valoriser cette inventivité, fût-elle libre en apparence seulement ? Oui, si la liberté est une valeur éminente. A condition toutefois de ne pas confondre liberté et obéissance servile à l’air du temps, à la mode, au premier désir qui se présente. Transgression et dénaturation peuvent manifester une émancipation réelle, ou n’être qu’une triste parodie de liberté ; et inversement pour le respect des traditions – force de l’enracinement ou enfermement dans le passé. L’humanité est assez riche pour que l’on y trouve de tout : des avant-gardistes décérébrés et des novateurs éclairés, des passéistes obscurantistes et des conservateurs visionnaires. Donc, en matière de « masculin » et de « féminin », il y a des façons idiotes et dangereuses de transgresser les genres comme de les conserver, et des façons intelligentes et libératoires de le faire. Impossible, ici, de trancher la question a priori.

En revanche, il y a des contradictions logiques, épistémiques ou existentielles aisément repérables : assigner les individus à leur identité catégorielle tout en voulant les libérer ; faire pression sur les consciences (« Déracine-toi, dé-genre-toi ! ») en croyant les soulager ; concevoir la lutte des sexes dans des termes proches de la lutte des classes en cherchant néanmoins le consentement du sexe opposé (Marx n’en demandait pas tant aux « propriétaires des moyens de production ») ; considérer les signes ostentatoires d’affiliation religieuse comme marque de soumission à une religion patriarcale, mais fermer les yeux sur la question du voile islamique par stratégie intersectionnelle et opportunisme politique ; se poser et s’opposer en tant que (femme, homme, transgenre) tout en réclamant aussi les avantages de l’indifférenciation universaliste ; prétendre libérer les sexualités et les désirs en occultant le fait que les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont le résultat d’une sélection sexuelle multimillénaire et que le dimorphisme sexuel est l’expression dans la durée du désir lui-même ; s’intéresser à la biologie quand elle sert ses intérêts idéologiques (par exemple quand elle met en évidence l’égalité homme-femme en matière de performance cognitive globale) mais la repousser dans le cas contraire (quand elle montre que les prédispositions cérébrales ne sont pas identiques) ; prétendre que tout soit culturel (en particulier les catégories « homme » et « femme ») mais refuser que le néoféminisme et son contraire le soient également (en invoquant la Justice même) ; inversement et dans le camp adverse, chercher dans « la nature » un fondement et un critère en matière de sexe et de sexualité, mais conspuer cette même nature quand il s’agit d’affronter un virus ou un tsunami ; vanter la répartition sexuée des rôles pour la bonne marche des choses, la stabilité des couples et l’ordre dans la maisonnée, sauf quand il s’agit de ses propres filles (qui seront ingénieures, indépendantes et se feront congeler leurs ovules si besoin). Bref, le sujet soulevant des difficultés redoutables, on voit parfois bourgeonner des idées paresseuses[1].


[1] Les éditoriaux du Philosophoire ne présentent pas l’avis général du Comité de rédaction ni la teneur du dossier qu’ils inaugurent. Ils n’engagent que leurs auteurs.