— n°57: « Science et Politique ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 janvier 2022 à lephilosophoire@vincentcitot

— n°58: « Humain / Posthumain ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 sept. 2022 à lephilosophoire@hotmail.fr

Editorial du n°56

24/04/2021

Masculin / Féminin – terrain miné et parfois minable

Vincent Citot

               Traiter du masculin et du féminin en philosophe requiert de distinguer, de coordonner, d’accorder ou de mettre en tension deux autres façons d’envisager la dichotomie – la savante et la moralo-politique. Disons, quitte à simplifier beaucoup, que la perspective scientifique cherche à établir des faits : biologistes, anatomistes, physiologistes, endocrinologues, généticiens, anthropologues, sociologues, psychologues et sexologues ont à charge de dire ce qui est masculin, féminin, ou par-delà l’opposition du masculin et du féminin, dans l’histoire évolutive, les gènes, les cerveaux, les mœurs, les cultures, les époques, les mentalités, les lettres et les arts. De leur côté, les moralistes, les politiques et les juristes indiquent comment il faudrait envisager le féminin et le masculin, ce qu’il conviendrait d’attribuer aux hommes et aux femmes, jusqu’où renforcer ou effacer cette différence. Bref, les uns parlent de l’être, les autres du devoir-être. Quant aux philosophes, leur rôle serait de relier ces deux types de discours, ne renonçant ni aux savoirs ni aux valeurs, mais cherchant à les penser ensemble, malgré la difficulté de la tâche. Dans une certaine mesure, ce travail peut paraître surplombant, voire dominant, car il synthétise des apports disciplinaires particuliers. Mais nous pourrions aussi bien dire qu’il est humble et dérivé, puisqu’il dépend unilatéralement de savoirs et de contextes axiologiques préalables.

               Il y aurait ainsi trois façons, pour le philosophe, de se fourvoyer : la para-science (énoncer sans enquête, protocole ni statistique ce qui est masculin, féminin, ni l’un ni l’autre ou l’un et l’autre), l’idéologie (c’est-à-dire de la morale ou de la politique derrière un vernis conceptuello-rationnel), le témoignage (restitution idiosyncrasique de son avis personnel, sans tenir compte des savoirs disponibles ni du contexte politique et culturel contemporain). Occulter les valeurs au profit des savoirs, les savoirs au profit des valeurs, ou ne soucier ni de l’un ni de l’autre, voilà trois manières de passer à côté, nous semble-t-il, des exigences philosophiques. Ainsi, le dossier « Masculin / Féminin » de la revue n’a pas l’ambition d’apporter une pierre à l’édifice des savoirs positifs – sinon par occasion –, ni ne promeut une orientation axiologique particulière – féministe, ou autre. Il s’agit d’affronter une des grandes questions de l’époque (quelle est la part de « nature », de « culture » ou de libre construction personnelle dans la différence des « sexes », des « genres » et des « transgenres » ?) sans la confondre avec les engagements militants ; et, inversement, de penser les enjeux politiques contemporains sans les dissoudre dans le constat de ce qui est ou a été.

En effet, on ne voit pas bien en quoi le fait que les hommes et les femmes soient ou aient été comme ceci ou comme cela serait un argument pour défendre telle ou telle lutte politique. Le passé, la nature et la culture pouvant servir de modèles autant que de repoussoirs, il faudrait au préalable toute une philosophie des valeurs pour savoir si ces dernières ont, ou non, besoin d’être fondées (dans la Tradition, la Nature, le Cosmos, la Raison, Dieu…). L’être humain n’est-il pas libre d’inventer ses valeurs ? – ou ne devrait-on pas valoriser cette inventivité, fût-elle libre en apparence seulement ? Oui, si la liberté est une valeur éminente. A condition toutefois de ne pas confondre liberté et obéissance servile à l’air du temps, à la mode, au premier désir qui se présente. Transgression et dénaturation peuvent manifester une émancipation réelle, ou n’être qu’une triste parodie de liberté ; et inversement pour le respect des traditions – force de l’enracinement ou enfermement dans le passé. L’humanité est assez riche pour que l’on y trouve de tout : des avant-gardistes décérébrés et des novateurs éclairés, des passéistes obscurantistes et des conservateurs visionnaires. Donc, en matière de « masculin » et de « féminin », il y a des façons idiotes et dangereuses de transgresser les genres comme de les conserver, et des façons intelligentes et libératoires de le faire. Impossible, ici, de trancher la question a priori.

En revanche, il y a des contradictions logiques, épistémiques ou existentielles aisément repérables : assigner les individus à leur identité catégorielle tout en voulant les libérer ; faire pression sur les consciences (« Déracine-toi, dé-genre-toi ! ») en croyant les soulager ; concevoir la lutte des sexes dans des termes proches de la lutte des classes en cherchant néanmoins le consentement du sexe opposé (Marx n’en demandait pas tant aux « propriétaires des moyens de production ») ; considérer les signes ostentatoires d’affiliation religieuse comme marque de soumission à une religion patriarcale, mais fermer les yeux sur la question du voile islamique par stratégie intersectionnelle et opportunisme politique ; se poser et s’opposer en tant que (femme, homme, transgenre) tout en réclamant aussi les avantages de l’indifférenciation universaliste ; prétendre libérer les sexualités et les désirs en occultant le fait que les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont le résultat d’une sélection sexuelle multimillénaire et que le dimorphisme sexuel est l’expression dans la durée du désir lui-même ; s’intéresser à la biologie quand elle sert ses intérêts idéologiques (par exemple quand elle met en évidence l’égalité homme-femme en matière de performance cognitive globale) mais la repousser dans le cas contraire (quand elle montre que les prédispositions cérébrales ne sont pas identiques) ; prétendre que tout soit culturel (en particulier les catégories « homme » et « femme ») mais refuser que le néoféminisme et son contraire le soient également (en invoquant la Justice même) ; inversement et dans le camp adverse, chercher dans « la nature » un fondement et un critère en matière de sexe et de sexualité, mais conspuer cette même nature quand il s’agit d’affronter un virus ou un tsunami ; vanter la répartition sexuée des rôles pour la bonne marche des choses, la stabilité des couples et l’ordre dans la maisonnée, sauf quand il s’agit de ses propres filles (qui seront ingénieures, indépendantes et se feront congeler leurs ovules si besoin). Bref, le sujet soulevant des difficultés redoutables, on voit parfois bourgeonner des idées paresseuses[1].


[1] Les éditoriaux du Philosophoire ne présentent pas l’avis général du Comité de rédaction ni la teneur du dossier qu’ils inaugurent. Ils n’engagent que leurs auteurs.

— n°56: « Masculin / Féminin ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 sept. 2021 à lephilosophoire@hotmail.fr

— n°57: « Science et Politique ». Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) : 15 janvier 2022 à lephilosophoire@hotmail.fr

Editorial. La philosophie entre Lettres et sciences

Vincent Citot

                Qu’une revue philosophique prenne pour objet la littérature en tant que telle suscite nécessairement une interrogation de la philosophie sur son propre prosaïsme. La philosophie est-elle un genre littéraire ? En un sens très large, tout ce qui requiert une rédaction relève de la littérature. A ce compte, l’histoire, même savante, est une forme de récit. L’ensemble des sciences, de même, quand elles quittent le laboratoire pour la plume et quand le langage mathématique ou les tableaux statistiques ne constituent pas la trame de l’argumentation. On en arrive ainsi à une tautologie sans intérêt : tout ce qui s’écrit avec des lettres est littérature. Il semble plus pertinent de définir l’objet littéraire par sa finalité que par sa forme. Que vise la philosophie que ne vise pas la littérature ? Le savoir décentré. Quand bien même la littérature partagerait avec la philosophie et la science l’ambition de dire le vrai, elle ne le ferait pas selon les modalités de décentration qui conviennent à l’exigence démonstrative. Le philosophe a quelque chose à démontrer ; tandis que le poète, le dramaturge, le romancier ou le biographe ont quelque chose à montrer. Ainsi, l’effort de rationalisation, de conceptualisation, de systématisation ou encore l’appel à l’expérience à titre de support argumentatif ne sont pas des procédés littéraires. Il existe une littérature à thèse, certes, mais son statut, justement, fait question.

                L’expression littéraire  pourrait donc, dans une première approche, se définir négativement par rapport à la discursivité philosophique : pas d’ambition démonstrative, pas de souci de justification, donc pas de travail de décentrement. Au contraire, la force et la spécificité des Lettres seraient plutôt de proposer une vision-du-monde qui resterait toujours un point de vue particulier sur le monde. Et depuis cet enracinement subjectif, éventuellement, viser l’universel. On pourrait dire que la philosophie rompt avec la littérature dans la mesure où la vision-du-monde qu’elle propose ambitionne être plus qu’un point de vue parmi d’autres : un point de vue légitime – et légitimé par le travail de la pensée. Certaines philosophies prétendent abolir toute dimension subjective pour embrasser la vérité en soi ; d’autres, à l’inverse, voudraient que le vrai ne soit accessible qu’en explorant toujours davantage l’intimité existentielle ou l’ego transcendantal. Mais toutes revendiquent l’excellence de leur démarche, là où l’homme de lettres se contente de proposer la sienne. L’écrivain qui voudrait justifier sa façon de faire en même temps qu’il fait, serait plus proprement nommé philosophe.

                Ce dernier revendique la légitimité de sa méthode et la véracité de ses thèses. Il n’en reste pas moins un homme, c’est-à-dire un être de chair et de sang, qui a eu une enfance, qui noue des liens sociaux, qui s’exprime dans une langue, qui craint la mort et doit manger et dormir à intervalles réguliers – même Hegel. La pensée philosophique, aussi objective et universelle se voudrait-elle, demeure irrémédiablement personnelle. En ce sens, qu’elle le veuille ou non, qu’elle le sache ou non, la philosophie a toujours une dimension littéraire. Elle est une forme d’expression. Dès lors, autant la rendre plaisante, car il n’est pas requis pour bien penser de mal écrire. En outre, comment des idées subtiles pourraient-elles venir au jour dans une langue grossière ? Un grand philosophe est toujours grand prosateur. Et s’il est bien clair que convaincre n’est pas persuader, que démontrer n’est pas sensibiliser et que philosopher n’est pas témoigner, malgré tout, le style de la pensée fait partie intégrante de sa puissance. Comme si la belle apparence était déjà dévoilement du vrai. Un comédien doit se convaincre de sa propre tristesse, et l’éprouver, pour pouvoir pleurer sur scène ; qu’est-ce à dire, sinon que le jeu d’un acteur comme celui d’un orateur doit être vrai par quelque côté pour être beau. Bref, la beauté de la plume n’est pas pour la pensée un pur artifice rhétorique. La philosophie est aussi un art, un savoir-dire – et même un savoir-vivre et une praxis. Inversement, l’écrivain dit toujours plus qu’il ne dit et montre plus qu’il ne montre – généralité, pensée et vérité sont présentes d’une certaine manière et dans une certaine proportion. Les grands écrivains font penser, comme les grands penseurs procurent une jouissance esthétique.

                Quand elle se veut trop savante, rationnelle ou axiomatique, la philosophie est rattrapée par le col par Dame Littérature, qui l’interpelle : « Tu t’emportes ! N’oublie pas qu’aucune pensée n’est jamais parvenue à sortir de la boîte crânienne qui la contient ». Autrement dit, « Au plus élevé trône du monde, nous ne sommes pourtant assis que sur notre cul »[1]. Quand, au contraire, la philosophie prend la forme d’un journal intime et d’un témoignage existentiel, c’est la Science qui la rappelle à l’ordre : « Inutile de surjouer l’humilité, c’est grotesque, car on sent bien que tu as quelque chose à démontrer et quelque règle à formuler ». Insuffisamment décentrée par rapport aux sciences (axiomatisées, mathématisées, modélisées, protocolisées, expérimentales, etc.) et insuffisamment recentrée par rapport aux Lettres, la philosophie apparaît comme un entre-deux. Aussi emprunte-t-elle à toutes les disciplines et toutes les formes discursives. Dans cette façon de faire flèche de tout bois, elle trouve sa spécificité et sa grandeur propre, au point de s’envisager, parfois, comme discipline de couronnement. Abreuvée à toutes les sources, elle se sent légitime à parler de tout. Constituée des diverses dimensions de la culture – à la fois science et art, logique et prose, éthique et pratique, savoir et savoir-vivre – elle est elle-même un des sommets de la culture.


[1] Montaigne, Essais, L. III, fin du chp. XIII.