Editorial

Esprit critique : sauvons les meubles !

Vincent Citot

                L’esprit critique a ceci de commun avec l’intelligence que tout le monde estime spontanément en être suffisamment bien pourvu selon ses besoins propres, et personne ne souffre d’en manquer. Cela tient au fait que c’est avec notre intelligence que nous jugeons notre intelligence, et de même pour l’esprit critique. Nous ne sommes donc pas bons juges de l’une et de l’autre : nous manquons d’objectivité. Mais comment établir des hiérarchies objectives d’esprits critiques s’il est vrai que ceux-ci s’illustrent justement par leur capacité à mettre en question de ce qui se présente comme objectif, établi, normal, légitime ? Seul un esprit critique peut juger des insuffisances d’un autre esprit critique. La difficulté persiste toutefois car deux esprits critiques peuvent se juger réciproquement en défaut, et personne ne peut arbitrer cette querelle, puisqu’un tel arbitre serait également jugé par les deux autres. On tourne en rond.1e-de-couv-47

                La solution serait de trouver une procédure – que tout le monde reconnaisse légitime et efficiente – de mise à l’épreuve de la capacité critique. Cela s’appelle la discussion argumentée. Puisque nous avons la raison en commun, nous pouvons soumettre nos arguments et nos connaissances à cette rationalité partagée, et réciproquement, évaluer ceux des autres. Idéalement, cette expérience devrait révéler des défauts de cohérence, mais aussi de capacité analytique (distinguer ce qui a été amalgamé) ou synthétique (identifier ce qui a l’apparence du divers), des préjugés, des impensés, de la crédulité chez les uns, de l’ignorance chez les autres, bref, elle pourrait fonctionner comme un révélateur de la qualité critique des pensées. Dans les faits, cette procédure est faillible, comme chacun sait. Les passions pénètrent la raison, les ignorants se croient savants, la mauvaise foi et la langue de bois répandent partout leur venin. Résultat : les plus crédules des contestataires passent pour des champions de l’esprit critique. On confond esprit critique et esprit de contradiction, intelligence discursive et attaque ad hominem, et finalement pensée éclairée et conviction subjective.

                Si l’on veut que les individus développent leur esprit critique (mais le veut-on ?), il ne suffit pas d’organiser des débats, il faut préalablement former les débattants. Sous prétexte de pluralisme et de démocratie, va-t-on faire discuter un Nobel de physique et le premier-venu sur la nature de la matière, un historien et un autre premier-venu sur l’héritage de la colonisation, un économiste et un troisième premier-venu (si l’on peut dire) sur les rapports entre création monétaire et inflation ? Le savoir n’est pas l’ignorance, et toutes les idées ne se valent pas : telle doit être la première maxime d’un esprit qui se veut critique. A cela, deux limites. D’abord, les savants sont rarement d’accord entre eux, et il existe de multiples programmes de recherche antagonistes au sein des disciplines scientifiques. De plus, la contestation des paradigmes épistémologiques dominants est un puissant facteur de progrès scientifique et une des plus fécondes manifestations de l’esprit critique. Ensuite, les scientifiques travaillent parfois sous contraintes politiques et idéologiques, et les Etats (ou les grandes firmes) dissimulent souvent leur propagande (leur commerce) sous les habits de la science – d’où une juste méfiance critique à l’égard de cette dernière. A ces deux difficultés, il n’existe pas de remède absolu, mais seulement divers facteurs qui favorisent la domination de la connaissance authentique sur la pseudo-connaissance[1]. Et en amont, il faut se donner des conditions politiques, institutionnelles et sociales qui favorisent l’esprit critique et l’esprit de recherche : pluralisme politique et liberté d’expression, pluralisme médiatique et liberté de la presse, système éducatif performant, encouragement de la recherche scientifique et diffusion de celle-ci – sans parler des conditions sociales et sanitaires rendant possible la jouissance de ces biens.

                Hélas, il n’existe aucune façon de garantir durablement le bon usage des bonnes choses. L’esprit critique se dégrade en ras-le-bol relativiste (“tous pourris”), le scepticisme en nihilisme, la démocratie en populisme, la liberté en licence, la consommation en consumérisme, l’égalité en égalitarisme, etc. Après des millénaires de crédulité, d’idolâtrie, d’ignorance et de dogmatisme, les hommes (les grandes civilisations, du moins) ont inventé la philosophie et la science. Ces deux choses ont leurs limites, certes : elles sont faillibles, ne remplissent pas les assiettes, ne rendent pas le monde plus juste. Elles sont néanmoins précieuses, et on ferait bien de veiller sur elles plus scrupuleusement. Comme toutes les bonnes choses, elles pourraient se dégrader. Soyons plus clair : elles sont directement menacées par un retour en force de la crédulité la plus bornée – d’autant plus dangereuse qu’elle se revendique du pluralisme démocratique (car ne faut-il pas être tolérant et respecter toutes les croyances ?). L’esprit critique est mis à mal par le retour du religieux. Celui-ci dépasse la sphère des religions stricto sensu, car il peut y avoir de la religiosité dans la vénération des “stars” laïques (du football, du show-business, de la politique) et même dans l’idolâtrie des « valeurs de la République ». La crédulité et la religiosité peuvent potentiellement imprégner toutes choses, même la science (sous la forme du scientisme), l’humanisme (Comte a inventé une « religion de l’humanité ») et la philosophie[2].

                Or moins les gens ont l’esprit critique et plus on s’adresse à eux comme à des moutons (brossés dans le sens du poils, bien entendu) – ce qui renforce le phénomène. Et une fois que le mal est fait, il devient dangereux de leur parler comme à des individus libres et responsables – ce qui légitime a posteriori l’élitisme et le snobisme de classe. La démocratie ne peut fonctionner correctement que si les citoyens sont capables de résister aux démagogues (grâce à leur esprit critique), ce qui garantit une classe politique de qualité. Mais si ce n’est pas le cas, alors les élites politiques elles-mêmes ne peuvent plus résister à la demande générale de démagogie. Plus prosaïquement : quand tout va bien, tout se passe très bien, et inversement quand tout va mal. Il est assez aisé de passer du bien au mal : il suffit de fragiliser (directement ou indirectement, sciemment ou par maladresse) toutes les structures – déjà listées[3] – qui favorisent l’esprit critique. Le chemin inverse est plus escarpé, et surtout très long (des siècles). D’où l’idée de prendre grand soin, pendant qu’il est encore temps, de ce qui reste des conditions propices à l’esprit critique.

[1] Question technique, dans laquelle nous ne pouvons nous aventurer ici. Il est clair en tout cas que si l’on veut casser les monopoles idéologiques et tester à grande échelle la valeur d’un paradigme scientifique, il faut encourager les échanges scientifiques internationaux, c’est-à-dire organiser la concurrence mondiale des savoirs.

[2] Bien des philosophes, qui ne voient pas les limites structurelles de leur discipline, sont portés à lui réclamer plus qu’elle ne peut fournir, tout en vouant un culte à certains grands auteurs du passé – à propos desquels l’esprit critique est assez mal accueilli. Sur l’application de l’esprit critique à la production philosophique contemporaine, voir notre dossier « Présent et avenir de la philosophie », ci-après.

[3] Liberté d’expression, liberté de la presse, pluralisme politique, système éducatif digne de ce nom, recherche scientifique, diffusion des savoirs, etc.

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Le n°47 de la revue sera consacré au thème de « L’Esprit critique ».

La date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) est fixée au  1er janvier 2017.

Le n°48 de la revue sera consacré au thème de « La Guerre ». Date limite des envois : 1er septembre 2017.

Les  contributions sont à envoyer à l’adresse lephilosophoire@hotmail.fr (en ayant consulté au préalable notre charte éditoriale).

A l’occasion de ses vingt ans d’existence, la revue Le Philosophoire vous convie à une conférence-débat sur le thème « Présent et avenir de la philosophie », avec la participation de Louis Pinto, sociologue de la philosophie, DR au CNRS.

Celle-ci se tiendra dans le cadre du Salon de la Revue, le 15 octobre de 18h30 à 20h, à l’Espace des Blancs-Manteaux, 48 rue Vieille du Temple, 75004 Paris (métro Hôtel de Ville ou Rambuteau).

Dans la mesure où l’identité du Philosophoire est liée, depuis sa création, à une réflexion sur la nature et les exigences de la pensée philosophique (et donc celles d’une revue de philosophie), nous avons souhaité proposer une réflexion sur la nature et la qualité de la production philosophique contemporaine; et, de là, envisager ce que cette production pourrait (ou devrait) devenir. Tous les philosophes, enseignants, chercheurs, amateurs de philosophie, éditeurs, revuistes, etc., sont invités à participer à cet événement.

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« Présent et avenir de la philosophie »

Débat animé par les membres de la revue Le Philosophoire, avec la participation de Louis Pinto

La revue Le Philosophoire fête ses vingt ans et, à cette occasion, entend revenir sur les motifs de sa création. Il s’agissait de concilier les exigences d’une revue de recherche savante avec celles d’une revue de philosophie. Mais qu’est-ce que faire de la recherche en philosophie, et comment évaluer les résultats de celle-ci ? Où se produit aujourd’hui la philosophie novatrice ? Dans les revues, à l’Université, dans les media ? Comment juger la production contemporaine, et que peut-on espérer – ou redouter – de l’avenir de la philosophie ?

Editorial

L’élitisme : vertus et travers, cercle vertueux et cercle vicieux

Vincent Citot

                On peut dire en première approximation que l’élitisme désigne essentiellement deux choses : un mécanisme (social, institutionnel, économique) de production et de reconnaissance des élites ; un type d’engagement intellectuel (moral, politique, philosophique) qui valorise et justifie ce genre de mécanisme. Dans un cas il s’agit d’un fait social (telle société produit tel type d’élite à telle époque), dans l’autre, d’un acte normatif (l’élitiste légitime l’existence d’élites). La philosophie n’est ni une sociologie, ni une morale ou une politique, mais elle s’intéresse aux savoirs et aux valeurs, qu’elle a notamment pour fonction de coordonner[1]. En l’occurrence elle peut se demander si les processus sociaux de sélection des élites sont conformes à l’idée que l’on se fait d’une sélection des meilleurs. Les élites “objectives” que se donne une société sont-elles d’authentiques élites du point de vue du système de valeur que j’entends promouvoir ?1ere-de-couv-n46

                Mais cette question en présuppose une autre : faut-il adopter un système de valeurs tel qu’il puisse s’accommoder d’une sélection des meilleurs, d’une hiérarchisation des individus, voire d’une domination des uns par les autres ? Egalitarisme (promotion de l’égalité en valeur suprême) ou élitisme (valorisation des processus de différentiation sociale), il faut choisir. Attention toutefois de faire un choix cohérent. Beaucoup se disent pour l’égalité, mais renoncent à celle-ci au profit d’une sélection froide des meilleurs dès qu’il s’agit de monter dans un avion et d’exiger du pilote qu’il ait été correctement sélectionné pour ses qualités éminentes. Qui voudrait d’une école de pilotes qui distribuerait à tous les étudiants, bons ou mauvais, des brevets de pilotage au nom de l’égalité “réelle” ? L’ “égalité des chances” au concours doit ici s’entendre autrement que comme une égalité aux résultats de ce concours ; et donc doit s’accommoder de la formation d’une élite. On veut que l’école de pilotes fonctionne sur la base d’un principe aristocratique (du grec aristoi : les meilleurs) plutôt que méritocratique (on se moque que les pilotes soient méritants, vertueux, courageux ou “bosseurs” si, in fine, ils n’ont pas le niveau requis) ou démocratique (qui met la valeur égalité plus haut que celles du mérite et du talent). Or le raisonnement vaut pour les écoles de conduite comme pour les écoles de médecine, de science, d’ingénieurs, etc. Qui voudrait être soigné par un médecin incompétent mais méritant ? Qui voudrait financer un Centre national de recherche scientifique qui promouvrait non pas les meilleurs savants, mais ceux qui répondent à d’autres critères, afin de rétablir une certaine égalité (être membre d’une minorité ethnique, être femme, être handicapé, être pauvre, être jeune, etc.) ? Enfin, qui voudrait acheter son smartphone ou son ordinateur chez un fabriquant de piètre qualité en considération du fait qu’il respecte un principe d’égalité salariale ? Dernier exemple : qui voudrait mettre ses enfants dans une école dont les enseignants sont recrutés non pour leurs talents et aptitudes, mais dans le cadre d’un programme de réinsertion social des plus “défavorisés” ? Encore un dernier : qui s’intéresserait à des compétitions sportives dont les acteurs ne constitueraient nullement une élite, et qui se termineraient invariablement par une égalité des résultats ? Cette remarque vaut pour tous les spectacles : le spectateur admire ceux qu’il considère comme des gens d’exception, des membres d’une élite.

                Ainsi, le plus souvent, la critique des élites, des hiérarchies et des procédures de sélection, vise autre chose que ces mécanismes élitistes qui font la joie des usagers, des patients, des clients, des spectateurs, bref, des agents sociaux. Et même plus : qui font une partie de la culture et de la grandeur d’un pays. Imaginez un instant, demande Saint-Simon, « que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante premiers physio­logistes, ses cinquante premiers mathématiciens, ses cinquante premiers poètes, ses cinquante premiers peintres, ses cinquante premiers sculpteurs, ses cinquante premiers musiciens, ses cinquante premiers littérateurs, ses cinquante premiers mécaniciens, ses cinquante premiers ingénieurs […] », cela serait une catastrophe, car « ils sont réellement la fleur de la société française ; ils sont de tous les Français les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procurent le plus de gloire, qui hâlent le plus sa civilisation ainsi que sa prospérité ; la nation deviendrait un corps sans âme, à l’instant où elle les perdrait »[2]. Tandis que si la France perdait ses hommes de pouvoir, ses élites politiques et administratives, « Cet accident affligerait certainement les Français, parce qu’ils sont bons […] [mais] il n’en résulterait aucun mal politique pour l’État »,[3] car ils seraient aisément remplacés. La critique courante des élites porte sur des élites bien particulières : celles dont les procédures de sélection semblent opaques ou arbitraires – parmi lesquelles les élites politiques, médiatiques et financières. Pour beaucoup, les trois grands pouvoirs (le politique, le médiatique et l’économique) sont détenus par des gens qui manquent de talents et/ou de mérite. Quand une classe politique (perçue comme impuissante, incompétente, voire corrompue) est commentée par une classe médiatique (perçue comme complaisante et conformiste), l’une et l’autre en connivence avec une élite économique (perçue comme héritière, chanceuse, voire exploiteuse) ; on conçoit que les citoyens – qui ne sont pas seulement les agents sociaux évoqués plus haut – éprouvent du rejet pour ce qu’ils appellent souvent “le système”. De là l’enthousiasme populaire que suscitent ceux qui s’en prennent aux élites et à leur système, et que ces mêmes élites qualifient de “populistes”. Ce phénomène touche presque tous les pays développés.

                Partant de ce constat d’une défiance grandissante vis-à-vis de certaines catégories d’élites, deux questions se posent : ces élites méritent-elles ce jugement ?; si oui, comment en sélectionner d’autres ou éventuellement comment abolir le système de sélection ? La première question revient à se demander si les élites objectives constituent des élites légitimes, c’est-à-dire conformes à un système de valeurs – que l’on pourrait justifier philosophiquement. S’agissant de la classe politique française, est-ce beaucoup s’aventurer que de dire qu’elle est en moyenne veule, démagogue, imprévoyante ou impotente (puisqu’on se retrouve aujourd’hui dans une situation économique et sociale qu’elle dit justement combattre depuis de nombreuses années) ? Toutefois, dans la mesure où nous vivons en régime démocratique (au moins pour ce qui est du système électoral), n’est-ce pas tout simplement la faute partagée de l’ensemble des citoyens ? Pour une large part, nous avons les élites politiques que nous méritons. Elles sont à notre image, et la communauté citoyenne se contemple elle-même dans sa classe politique. Ainsi, pester contre les élites politiques (mais aussi médiatiques, journalistiques ou artistiques) revient à critiquer ses concitoyens, dans la mesure où ils participent à leur promotion (par leur vote, leurs attentes, leurs pratiques sociales). D’où cette idée qu’il faut éduquer “le peuple” pour qu’il “vote bien” et “consomme bien”. De là l’immense espoir qu’a suscité l’Ecole républicaine comme moyen de prévenir certains travers de la vie démocratique.

                Mais le problème n’est que déplacé, puisque les élites qui administrent l’Ecole et font les programmes sont elles-mêmes – selon une nouvelle posture élitiste de surplomb, qu’il faut bien assumer – incompétentes et imprévoyantes[4]. Comment faire pour que des élites légitimes éduquent un peuple convenablement pour qu’il puisse enfin exercer son pouvoir démocratique légitimement (en sélectionnant des élites authentiques ou en se dispensant d’élites), telle est la question. Nous sommes dans un cercle : cercle vicieux quand les élites objectives et le peuple sont également incompétents (ils ne peuvent qu’organiser l’incompétence en système) ; cercle vertueux quand l’un ou l’autre est compétent, et se décide à agir (car il faut du courage et de la volonté en plus de la lucidité). Comment passer du cercle vicieux au vertueux ? A moins d’entreprendre un coup d’Etat pour imposer un régime autoritaire au nom du bien commun et d’un élitisme légitime (quoique non légitimé du point de vue de la majorité), on ne peut que s’en remettre à l’effort de chacun pour bien penser, bien agir et diffuser ces valeurs que sont l’intelligence, la liberté et l’honnêteté intellectuelle – et espérer des effets macroscopiques de ces efforts particuliers. Autrement dit, que chacun organise une sélection élitiste de ses idées en soi-même, et travaille à perfectionner l’organe de cet élitisme bien compris, à savoir la faculté de juger.

[1] La philosophie est la « coordination raisonnée » des savoirs et des valeurs, remarquait Piaget dans Sagesse et illusions de la philosophie (voir par exemple Sagesse et illusions de la philosophie, Paris, PUF, 1992, p. 159).

[2] C.-H. de Saint-Simon, L’Organisateur (1819), in Œuvres complètes, Paris, PUF, vol. III, p. 2119-2120.

[3] Ibid., p. 2121.

[4] Sans compter que le système éducatif subit les effets indésirables d’autres  politiques imprévoyantes, qui rendent sa mission très difficile.