La revue Le Philosophoire sera présente au 27e Salon de la revue:
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Vendredi 10 novembre 20h-22h
Samedi 11 novembre 10h-20h
Dimanche 12 novembre 10h-19h30
Halle des Blancs-Manteaux
48, rue Vieille-du-Temple
75004 Paris
entrée libre et gratuite

 

Au plaisir de vous retrouver!

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Editorial

Olivia Leboyer

Pense-t-on la guerre, aujourd’hui, avec les mêmes termes, les mêmes interrogations qu’avant ? Les nouvelles formes de guerre, que Frédéric Gros nomme des « états de violence »[1], en changent-elles la nature ? De plus en plus, la déclaration comme la fin d’un conflit sont délicats à déterminer, les adversaires sont difficiles à cerner et à nommer. Les armées s’engagent souvent sur des terrains divers, de manière sporadique, sur un mode discontinu. Nommer la guerre constitue un enjeu en tant que tel. Les guerres de décolonisation, notamment en Algérie, en témoignent. Le moment où le politique reconnaît qu’il s’agit d’une guerre, et non pas seulement de violences, est significatif. Et lorsque les hommes politiques parlent du terrorisme, en déclarant la société démocratique et libérale en guerre, on est en droit de s’interroger sur la justesse du vocabulaire.1e-Couverture-n°48-

Stade extrême de la violence, la guerre est-elle l’expression du politique, sa continuation par d’autres moyens, selon la formule de Clausewitz ? Situer la violence au cœur du politique, en invoquant la distinction ami-ennemi comme le fait Carl Schmitt, engage dans une certaine conception du politique, qu’on peut ne pas partager. Penser la guerre constitue-t-il le meilleur prisme pour penser le politique ? En tous les cas, penser la guerre ne revient pas seulement à méditer sur les passions humaines déchaînées. Dans les guerres, au pluriel, c’est aussi la rationalité, la froide raison, qui bien souvent s’exprime. Récemment, dans La Ruse et la Force, Jean-Vincent Holeindre[2] a livré une histoire de la stratégie guerrière, des Grecs jusqu’à nous, en montrant que les vieux logiciels servent encore à comprendre nos nouvelles formes de guerre. Lire Homère est toujours d’utilité, y compris pour saisir les logiques du terrorisme.

Peut-on avancer, aujourd’hui, l’hypothèse d’une disparition de la guerre ? C’est la question que soulève l’un des articles de ce numéro. L’optimisme commercial de Montesquieu liait directement la doux commerce à la pacification des mœurs. Plus tard, avec plus de nuances, Benjamin Constant décrivait, lui aussi, la guerre comme un anachronisme[3]. Au XIXe siècle toujours, Auguste Comte avait établi que la société industrielle allait logiquement mener à la fin de la guerre. Dans Paix et Guerre entre les nations, Raymond Aron revient à plusieurs reprises sur cette intuition – démentie par les faits – en insistant sur ce que cette erreur avait, en fait, de pertinent. L’idée de Comte était juste, dans sa logique mais, précisément, elle méconnaissait le caractère souvent illogique des passions humaines.

Par les récits, par les mythes, la guerre se raconte et se pare de séductions. Mais entre les massacres héroïques et glavanisant d’Alexandre le Grand ou d’Hannibal et l’impuissance à dire l’horreur de la Première Guerre Mondiale, de la Seconde, du Vietnam, la guerre a comme changé de visage. Est-ce toujours ce « visage ambigu » du Dieu Mars que cherchait à peindre Alain ? Sommes-nous condamnés, tel Fabrice Del Dongo, à observer désormais des guerres absurdes que nous ne comprenons plus ? Derrière la violence brute, la torture, les calculs meurtriers, la pensée doit continuer à mener son travail d’enquête. Penser l’ennemi, disait en 2015 le ministre de la Défense Jean-Yves le Drian, est absolument nécessaire pour se penser soi-même[4]. Les nouvelles formes de la guerre brouillent souvent les contours de l’ennemi, comme les nôtres, tandis que la technologie toujours plus poussée risque même de conduire à une sorte de déréalisation de la guerre. L’imaginaire même de la guerre n’est plus le même : aux guerres napoléoniennes, les enfants préfèrent les jeux vidéos. Dans cette distance avec le réel, les écrans modifient le sens et la perception de la violence. En théorisant une déréalisation de la guerre, le sociologue américain James Der Derian[5] souligne la difficulté croissante à se représenter la guerre. Les guerres actuelles se caractérisent par la démesure, le caractère hyperbolique.

En retour, l’absurdité des guerres mondiales, la violence sans visage du terrorisme, obligent à penser les concepts d’humanité, de dignité de la personne humaine. Dans les Essais hérétiques (1975), le philosophe tchèque Jan Patocka montre que la Première guerre mondiale constitue l’événement décisif de l’histoire du siècle. Et l’idée du siècle serait cette idée de puissance, d’une volonté de puissance comme spirale destructrice. Au-delà de l’expérience de la ligne de front, Patočka recherche une solidarité au cœur du combat comme lieu de résistance et de compréhension.

[1] Frédéric Gros, états de violence, Essais sur la fin de la guerre, Gallimard, 2006.

[2] Jean-Vincent Holeindre, La Ruse et la Force, une autre histoire de la stratégie, Perrin, 2017.

[3] Benjamin Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne, 1814.

[4] Jean-Yves Le Drian, « Qui est l’ennemi ? », revue Commentaire, n°153, 2015, pp. 29-37.

[5] James Der Derian, Virtuous War : Mapping the Military Industrial Media Entertainment Network, 2001 et 2nde édition 2009.

A Paraître: « L’Esprit critique » (n°47), Mai 2017.

Appels à contributions:

  • « La Guerre » (n°48). Date limite de remise des contributions (articles, recensions, entretiens, traductions) est fixée au  15 septembre 2017.
  • « La Mystique » (n°49). Date limite des envois : 15 janvier 2018.
  • « L’Histoire de la Philosophie » (n°50). Date limite des envois : 15 septembre2018.

Les  contributions sont à envoyer à l’adresse lephilosophoire@hotmail.fr (en ayant consulté au préalable notre charte éditoriale).

Editorial

Esprit critique : sauvons les meubles !

Vincent Citot

                L’esprit critique a ceci de commun avec l’intelligence que tout le monde estime spontanément en être suffisamment bien pourvu selon ses besoins propres, et personne ne souffre d’en manquer. Cela tient au fait que c’est avec notre intelligence que nous jugeons notre intelligence, et de même pour l’esprit critique. Nous ne sommes donc pas bons juges de l’une et de l’autre : nous manquons d’objectivité. Mais comment établir des hiérarchies objectives d’esprits critiques s’il est vrai que ceux-ci s’illustrent justement par leur capacité à mettre en question de ce qui se présente comme objectif, établi, normal, légitime ? Seul un esprit critique peut juger des insuffisances d’un autre esprit critique. La difficulté persiste toutefois car deux esprits critiques peuvent se juger réciproquement en défaut, et personne ne peut arbitrer cette querelle, puisqu’un tel arbitre serait également jugé par les deux autres. On tourne en rond.1e-de-couv-47

                La solution serait de trouver une procédure – que tout le monde reconnaisse légitime et efficiente – de mise à l’épreuve de la capacité critique. Cela s’appelle la discussion argumentée. Puisque nous avons la raison en commun, nous pouvons soumettre nos arguments et nos connaissances à cette rationalité partagée, et réciproquement, évaluer ceux des autres. Idéalement, cette expérience devrait révéler des défauts de cohérence, mais aussi de capacité analytique (distinguer ce qui a été amalgamé) ou synthétique (identifier ce qui a l’apparence du divers), des préjugés, des impensés, de la crédulité chez les uns, de l’ignorance chez les autres, bref, elle pourrait fonctionner comme un révélateur de la qualité critique des pensées. Dans les faits, cette procédure est faillible, comme chacun sait. Les passions pénètrent la raison, les ignorants se croient savants, la mauvaise foi et la langue de bois répandent partout leur venin. Résultat : les plus crédules des contestataires passent pour des champions de l’esprit critique. On confond esprit critique et esprit de contradiction, intelligence discursive et attaque ad hominem, et finalement pensée éclairée et conviction subjective.

                Si l’on veut que les individus développent leur esprit critique (mais le veut-on ?), il ne suffit pas d’organiser des débats, il faut préalablement former les débattants. Sous prétexte de pluralisme et de démocratie, va-t-on faire discuter un Nobel de physique et le premier-venu sur la nature de la matière, un historien et un autre premier-venu sur l’héritage de la colonisation, un économiste et un troisième premier-venu (si l’on peut dire) sur les rapports entre création monétaire et inflation ? Le savoir n’est pas l’ignorance, et toutes les idées ne se valent pas : telle doit être la première maxime d’un esprit qui se veut critique. A cela, deux limites. D’abord, les savants sont rarement d’accord entre eux, et il existe de multiples programmes de recherche antagonistes au sein des disciplines scientifiques. De plus, la contestation des paradigmes épistémologiques dominants est un puissant facteur de progrès scientifique et une des plus fécondes manifestations de l’esprit critique. Ensuite, les scientifiques travaillent parfois sous contraintes politiques et idéologiques, et les Etats (ou les grandes firmes) dissimulent souvent leur propagande (leur commerce) sous les habits de la science – d’où une juste méfiance critique à l’égard de cette dernière. A ces deux difficultés, il n’existe pas de remède absolu, mais seulement divers facteurs qui favorisent la domination de la connaissance authentique sur la pseudo-connaissance[1]. Et en amont, il faut se donner des conditions politiques, institutionnelles et sociales qui favorisent l’esprit critique et l’esprit de recherche : pluralisme politique et liberté d’expression, pluralisme médiatique et liberté de la presse, système éducatif performant, encouragement de la recherche scientifique et diffusion de celle-ci – sans parler des conditions sociales et sanitaires rendant possible la jouissance de ces biens.

                Hélas, il n’existe aucune façon de garantir durablement le bon usage des bonnes choses. L’esprit critique se dégrade en ras-le-bol relativiste (“tous pourris”), le scepticisme en nihilisme, la démocratie en populisme, la liberté en licence, la consommation en consumérisme, l’égalité en égalitarisme, etc. Après des millénaires de crédulité, d’idolâtrie, d’ignorance et de dogmatisme, les hommes (les grandes civilisations, du moins) ont inventé la philosophie et la science. Ces deux choses ont leurs limites, certes : elles sont faillibles, ne remplissent pas les assiettes, ne rendent pas le monde plus juste. Elles sont néanmoins précieuses, et on ferait bien de veiller sur elles plus scrupuleusement. Comme toutes les bonnes choses, elles pourraient se dégrader. Soyons plus clair : elles sont directement menacées par un retour en force de la crédulité la plus bornée – d’autant plus dangereuse qu’elle se revendique du pluralisme démocratique (car ne faut-il pas être tolérant et respecter toutes les croyances ?). L’esprit critique est mis à mal par le retour du religieux. Celui-ci dépasse la sphère des religions stricto sensu, car il peut y avoir de la religiosité dans la vénération des “stars” laïques (du football, du show-business, de la politique) et même dans l’idolâtrie des « valeurs de la République ». La crédulité et la religiosité peuvent potentiellement imprégner toutes choses, même la science (sous la forme du scientisme), l’humanisme (Comte a inventé une « religion de l’humanité ») et la philosophie[2].

                Or moins les gens ont l’esprit critique et plus on s’adresse à eux comme à des moutons (brossés dans le sens du poils, bien entendu) – ce qui renforce le phénomène. Et une fois que le mal est fait, il devient dangereux de leur parler comme à des individus libres et responsables – ce qui légitime a posteriori l’élitisme et le snobisme de classe. La démocratie ne peut fonctionner correctement que si les citoyens sont capables de résister aux démagogues (grâce à leur esprit critique), ce qui garantit une classe politique de qualité. Mais si ce n’est pas le cas, alors les élites politiques elles-mêmes ne peuvent plus résister à la demande générale de démagogie. Plus prosaïquement : quand tout va bien, tout se passe très bien, et inversement quand tout va mal. Il est assez aisé de passer du bien au mal : il suffit de fragiliser (directement ou indirectement, sciemment ou par maladresse) toutes les structures – déjà listées[3] – qui favorisent l’esprit critique. Le chemin inverse est plus escarpé, et surtout très long (des siècles). D’où l’idée de prendre grand soin, pendant qu’il est encore temps, de ce qui reste des conditions propices à l’esprit critique.

[1] Question technique, dans laquelle nous ne pouvons nous aventurer ici. Il est clair en tout cas que si l’on veut casser les monopoles idéologiques et tester à grande échelle la valeur d’un paradigme scientifique, il faut encourager les échanges scientifiques internationaux, c’est-à-dire organiser la concurrence mondiale des savoirs.

[2] Bien des philosophes, qui ne voient pas les limites structurelles de leur discipline, sont portés à lui réclamer plus qu’elle ne peut fournir, tout en vouant un culte à certains grands auteurs du passé – à propos desquels l’esprit critique est assez mal accueilli. Sur l’application de l’esprit critique à la production philosophique contemporaine, voir notre dossier « Présent et avenir de la philosophie », ci-après.

[3] Liberté d’expression, liberté de la presse, pluralisme politique, système éducatif digne de ce nom, recherche scientifique, diffusion des savoirs, etc.

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