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Automne 2013

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Editorial. Pensée philosophique et revue de philosophie, par Vincent Citot

Entretien avec André Comte-Sponville

Propos recueillis par Vincent Citot

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–Philosophie et «représentation du monde» : À propos d’un emploi affaibli du mot «philosophie», par Bernard Jolibert

–La philosophie, un « objet » pour le sociologue ? par Louis Pinto

–Quel est l’intérêt de la sociologie de la philosophie ? par Jean-Louis Fabiani

–Faire de la philosophie arabe aujourd’hui, par Ali Benmakhlouf

–La connaissance historique et la tâche de la philosophie politique, par Vincent Citot

–Science de la nature et métaphysique : une relation nécessaire ? Réflexions historiques et épistémologiques à partir du « Scholie Général » des Principia de Newton, par Ismaël Omarjee

Les Livres Passent en Revue

–La morale laïque est-elle une arme contre les pauvres ? par Baptiste Jacomino

–Une exigence infinie, de Simon Critchley, par Jean-Claude Poizat

–Les trois morts de Georges Politzer de Michel Politzer, par Charles Boyer

–Une dimension pédagogique de l’art, par Baptiste Jacomino

–Topiques sinaïtiques, de Raphaël Draï, par Jean-Claude Poizat

–Parutions sur le thème (ouvrages de P. Charbonnat, R. Fortin, B. Karsenti, J.-F. Revel)

–Notices sur quelques publications récentes (ouvrages de A. Benmakhlouf, J. Diamond, D. Diderot, E. Dufourcq, N. Dupré La Tour, D. Engels, Y. Gingras, E. Kacenelenbogen, A. Laurent, C. Maffi , M. Olivier, M. Panza et A. Sereni, .F. Bastiani et S. Sholokhova, A. Schatz, J.-L. Vieillard-Baron)

Hors Thème

–Hasard et contingence de la naissance, par Jean-Michel Muglioni

–Statut et fonction de la notion de « problématisation » dans le corpus foucaldien tardif, par Fabrice de Salies

Pensée philosophique et revue de philosophie

Vincent Citot

La sortie du numéro quarante de la revue est une parfaite occasion de revenir, une fois de plus, sur une question consubstantielle à l’identité du Philosophoire : quelle est la nature et quelles sont les exigences de la pensée philosophique ?[1] Corrélativement : que doit-on attendre d’une revue de philosophie ? S’il n’est pas aisé de mettre d’accord entre eux des philosophes sur la signification véritable de leur activité intellectuelle, du moins, un certain consensus peut se dégager sur une définition négative de la philosophie. La philosophie n’est pas l’histoire de la philosophie ; le philosophe n’est pas un historien ; une revue de philosophie n’est pas une revue d’histoire. Bien entendu, nous pourrions définir négativement la philosophie par rapport à d’autres domaines : la pensée philosophique n’est pas une croyance religieuse, une doctrine morale, une recherche scientifique, ou encore une pratique artistique. Mais les frontières entre ces champs théoriques et pratiques sont à peu près claires, de sorte que la philosophie s’en distingue aisément. Il n’en va pas de même avec l’histoire des idées. Entre la recherche philosophique et l’histoire des idées, la frontière est devenue problématique de facto, quoiqu’il soit facile de la concevoir de jure.n°40-1ere-de-Couv

Considérons d’abord les faits – en particulier ceux qui concernent le monde de la philosophie francophone instituée. L’étudiant qui entreprend des études de “philosophie” se verra dispenser, pour l’essentiel, des enseignements d’histoire de la philosophie. Le chercheur en “philosophie” qui entend faire reconnaître son travail par ses pairs sera fortement incité à produire une Thèse d’histoire de la philosophie. S’il veut un jour obtenir une chaire de “philosophie”, on ne saurait trop lui conseiller de parfaire son curriculum vitae en publiant dans les grandes revues d’histoire de la philosophie, et en se faisant épauler par les puissants historiens de la philosophie qui contrôlent généralement les instances officielles de la philosophie. Comment une telle confusion entre des disciplines distinctes a-t-elle pu s’instaurer dans les faits, alors qu’il apparaît clairement que philosopher n’est pas faire œuvre d’historien, et réciproquement ?

Il appartient justement aux historiens – et aux sociologues des institutions – de répondre à cette question. Il importe en effet de comprendre par quels mécanismes et en vue de quel profit institutionnel la philosophie, en tant que discipline académique, s’est identifiée petit à petit à l’histoire de la philosophie. Il se pourrait que ce phénomène manifeste des nécessités internes au champ de la recherche universitaire, des impératifs de différenciation et de spécialisation des disciplines au sein de l’Université. La philosophie avait détrôné la théologie comme discipline maîtresse de l’Université, mais les diverses sciences (y compris les sciences humaines) ont à leur tour contesté à la philosophie sa position dominante. C’est l’idée même d’un enseignement philosophique qui est devenue douteuse. En effet, de quoi la philosophie est-elle la spécialité, de quoi est-elle le savoir, et donc qu’a-t-elle, concrètement, à apprendre aux étudiants ? S’il s’agit de leur enseigner “l’esprit critique”, à “penser par soi-même”, à “réfléchir” sur des “grandes questions” existentielles, ou encore à “aimer la sagesse”, on peut se demander s’il convient de créer des chaires universitaires pour mettre en œuvre un tel programme – sachant par ailleurs les difficultés qu’il y aurait à sélectionner les enseignants sur leurs “compétences” en ces domaines. Il était bien plus simple et confortable pour la philosophie instituée de se spécialiser dans l’étude des philosophies passées. Ainsi, la philosophie pouvait se parer des attributs de la science : enquêtes précises, démonstrations minutieuses, vérifiabilité des sources, voire même falsification des hypothèses… Impressionnés par l’autorité des philosophes universitaires proclamant leur monopole sur l’histoire de la philosophie, les historiens n’ont pu leur contester cet espace nécessaire à la néo-légitimation institutionnelle de la philosophie.

Bref, pour des motifs et des mobiles bien compréhensibles, l’enseignement universitaire de la philosophie s’est porté, de facto, sur l’histoire de la philosophie. De proche en proche, c’est la majorité de la recherche académique en “philosophie” qui est devenue historisante – cette remarque ne vaut pas seulement pour la France. Il est possible que cette histoire plus ou moins philosophique de la philosophie soit, du point de vue historique, inférieure à celle que les historiens peuvent produire. Mais préoccupons-nous plutôt des pertes pour la philosophie : cette philosophie plus ou moins historique est-elle à la hauteur des attentes du point de vue philosophique ? Car, celui qui s’intéresse aux problèmes philosophiques – et qui cherche à renouveler leur formulation – n’attend pas simplement qu’on lui explique comment ils se sont posés pour tel ou tel auteur, telle ou telle école, à telle ou telle période. La pensée philosophique ne se sous-traite pas. Que l’histoire des idées fournisse une culture essentielle à la formulation d’idées nouvelles, c’est certain. D’une façon générale, le philosophe n’est à la hauteur de sa tâche que s’il a intériorisé une culture la plus large possible. Pour autant, la pensée philosophique ne se réduit pas à l’organisation raisonnée des connaissances positives – a fortiori des connaissances particulières en histoire des idées.

Ainsi, Le Philosophoire a été crée pour encourager, au sein de la recherche philosophique, un usage différent de l’histoire de la philosophie. Notre époque est celle de l’alternative navrante entre, d’un côté, les travaux universitaires portés sur l’histoire de la philosophie et, à l’autre extrême, l’essayisme voué à la vulgarisation médiatique.  Entre l’érudition étroite et l’essai désinvolte (tous les deux légitimes dans la mesure où ils se donnent pour ce qu’ils sont), on trouve un large espace pour la pensée philosophique. Tel est le terrain de jeu du Philosophoire.[2] La réflexion sur soi d’une discipline peut devenir lassante si elle finit par perdre de vue ses objets et ses problèmes concrets : la méthodologie, la métaphilosophie, la sociologie de la philosophie, l’histoire de la philosophie, etc., ne peuvent tenir lieu de philosophie. De même, le  lecteur d’une revue attend autre chose de cette revue qu’elle parle d’elle-même et de sa légitimité. Il n’en demeure pas moins que cette réflexivité (irrémédiablement attachée à la démarche philosophique) peut s’avérer éclairante et utile – et l’équipe rédactionnelle de la revue s’engage à ne pas en abuser en dehors des numéros anniversaires…


[1] La revue a été créée sur la base de cette interrogation. Les deux premiers numéros, qui n’étaient pas thématiques, faisaient une large place à la réflexion sur la pensée philosophique, ses méthodes et ses limites ; et le vingtième Philosophoire, publié en 2003, avait pour thème « La Philosophie ».

[2] Qui n’est certes pas la seule revue à occuper ce créneau. Mais la plupart des autres revues partageant cette conception de la recherche sont, ou bien des revues  transdisciplinaires, ou bien des revues spécialisées dans un secteur philosophique donné, ou encore affiliées à une école de pensée particulière. Par ailleurs, la ligne éditoriale de la revue définit une orientation générale et un objectif à atteindre ; elle ne nous empêche pas de publier (presque à chaque numéro) des articles dont le propos est principalement rattaché à l’histoire des idées. Réciproquement, les revues académiques d’histoire de la philosophie réservent souvent une place aux articles dont l’ambition est proprement philosophique. Enfin, nous sommes bien conscients qu’une grande partie de la recherche philosophique se situe à mi-chemin entre les deux pôles : soit que les objectifs historiques se transcendent, in fine, vers un questionnement philosophique, soit que la démonstration philosophique requiert de longs détours par l’histoire des idées.

Vie et mort des Républiques

Vincent Citot

La constitution des Républiques dans l’histoire des civilisations semble reproduire un schéma toujours à peu près identique, que l’on pourrait résumer de la façon suivante. A partir d’une société clanique ou féodale dans laquelle il n’y a guère de « chose publique », mais plutôt des pouvoirs personnels de chefs, de roitelets ou de seigneurs, la première étape essentielle consiste dans la création d’un pouvoir centralisé et dans l’institutionnalisation d’un Etat. Celui-ci n’est pas une grande seigneurie, et son chef n’est pas le propriétaire du pays comme un seigneur l’est de son fief ; quand un Etat est institué, son dirigeant devient, pour ainsi dire, un fonctionnaire : l’homme qui remplit la fonction de gouverner. Comme pour toute institution, la fonction transcende les individus qui l’exercent  – « le roi est mort, vive le roi ! » s’exclamait-on pour marquer la continuité de l’institution monarchique par-delà la discontinuité des monarques. Les institutions et administrations d’un Etat centralisé deviennent ainsi un “bien public” dans la mesure où elles n’appartiennent à personne en particulier. Il n’en demeure pas moins que, avant l’avènement d’un régime proprement républicain, ces institutions sont présidées par une classe noble privilégiée (identifiée à, associée à ou rivale d’une classe cléricale, elle aussi privilégiée) et, en ce sens, on peut dire que ce bien public n’est pas du tout public.1ère-de-couv-n°39

Une République se crée lorsque ces privilèges sont abolis et que l’Etat est, en principe, sinon en fait, un bien véritablement commun à tous les citoyens – la citoyenneté pouvant elle-même ne concerner qu’une minorité de la population totale. Cela implique que les citoyens peuvent participer au pouvoir, directement ou non, selon des règles de sélection où les titres de naissance n’ont plus cours. Comme ce n’est pas la dénomination, mais le mode de sélection des dirigeants, qui fait le caractère républicain d’un régime, on trouve dans l’Histoire des « Républiques » qui n’en sont pas du tout, et inversement, des « Monarchies » où le monarque n’a qu’un pouvoir symbolique et où les institutions fonctionnent d’une façon républicaine.

Une fois constituées, les Républiques se distinguent par leur caractère plus ou moins démocratique : citoyenneté restreinte ou largement ouverte, participation directe ou indirecte des citoyens au pouvoir, contre-pouvoirs multiples et libres ou inexistants, pluralisme politique, éducation nationale permettant le renouvellement des élites, lois sociales rendant possible un exercice effectif de la citoyenneté, etc. De la même manière qu’il peut être plus ou moins républicain, un régime politique peut être plus ou moins démocratique ; et ces deux qualités ne se superposent pas puisque le caractère public des institutions n’implique pas nécessairement que la loi du nombre et de l’égalité soit la seule règle qui les gouverne. Le bien commun, en effet, ne saurait se concevoir ni se protéger en se référant simplement à la moyenne arithmétique des volontés individuelles – pas plus que l’enfant, que Salomon se proposait de couper en deux pour satisfaire chacune des deux mères prétendantes, n’aurait trouvé dans ce geste son propre bien (Bible, 1 Rois, 3.16-28). Le hiatus entre républicanisme et démocratie est l’un des enjeux majeurs de la réflexion politique contemporaine.

Demandons-nous maintenant comment meurt une République, et nous nous rapprocherons encore davantage des problèmes politiques et philosophiques soulevés dans les contributions de cette trente-neuvième livraison du Philosophoire. L’histoire n’offre pas de schéma unique par lequel on pourrait la voir défaire ce qu’elle a fait. Mais on peut dire que, quelles que soient les modalités de sa décadence, une République meurt quand la chose publique cesse de l’être, qu’elle soit accaparée par une élite qui se reconstitue en aristocratie héréditaire, qu’elle soit dissoute dans la multiplicité des égoïsmes individuels, qu’elle soit prise en otage par les intérêts corporatistes et communautaristes, ou bien encore qu’elle doive abdiquer devant une puissance politique étrangère. Si l’on met de côté la possibilité d’une domination ou d’une invasion étrangère (pour simplifier le propos plus que par absence de menace pour les actuels régimes républicains), la République pourrait donc mourir de trois façons : par le haut, par le bas et par le milieu. Autrement dit : par le non-renouvellement et la cristallisation des élites ; par la dissolution de tout idéal commun et de toute transcendance dans un immanentisme égalitariste, individualiste, hédoniste et consumériste ; par le parasitisme de groupes et de communautés qui font passer l’intérêt de leur collectif avant celui de la société et de l’Etat. Le pire scénario serait que le bien commun républicain soit menacé sur ces trois fronts à la fois.

Laissons le soin au lecteur de juger de la situation actuelle des Républiques dans les pays « modernes », souhaitons que les courtes indications qui précèdent donnent une idée des remèdes éventuels à prescrire au malade, et espérons que les articles qui suivent soient de nature à éclairer son jugement.

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