Editorial du n°51 « La Question juive »

14/12/2018

 

Editorial. La question juive et le problème humain

 

Giulio De Ligio et Jean-Claude Poizat

« Le problème juif, écrivait le philosophe Leo Strauss, est le symbole le plus manifeste du problème humain en tant que problème social ou politique »[1]. C’est en nous sentant interrogés et encouragés par cette énigmatique citation d’un grand penseur de la crise de notre temps, que nous avons osé prendre la « question juive » pour thème d’une revue de philosophie. Ce pari requiert, aujourd’hui comme hier, une explication. En dépit d’une histoire intimidante et d’un présent troublant, nous ne renonçons pas à examiner la signification de ce que Rousseau présentait comme le « spectacle étonnant et vraiment unique » du peuple qui donne son nom à la question, à une question qui semble en même temps le dépasser.Couverture-n°51

Nous proposons de partir de l’interrogation générale qui concerne ce peuple, de comprendre en quel sens la généralité de cette question est réelle, même si par cette interrogation la pensée se trouve confrontée à un « spectacle » que l’on peut dire unique, ou dont la persistance même semble mystérieuse. Nous acceptons ainsi de prolonger le dialogue – autre symbole de nos oppositions ou de nos identifications – entre Athènes et Jérusalem. Nous acceptons une interrogation qui est peut-être inscrite dans les choses humaines mêmes. C’est encore l’expérience politique de notre temps qui pousse en effet à reconnaître en « Israël » une question qui motive et approfondit l’interrogation philosophique. Le double paradoxe inhérent à cette interrogation – à la fois unique et générale, philosophique et mystérieuse – appartient en un sens à son objet.

Comprise dans les termes profonds et exigeants formulés par Strauss, la « question juive » n’est pas seulement le nom d’un phénomène qui concernerait seulement une communauté particulière, les Juifs, même si ceux-ci peuvent revendiquer « l’élection » liée à sa connaissance ou à son expérience première. Elle est aussi le symbole d’un problème qui se confond avec la condition politique la plus générale qui est partagée par tous les êtres humains et qui signale simultanément ce qui déborde cette condition – le « tout » bien compris des hommes.

Ce symbole semble refaire surface aujourd’hui comme un fait collectif qui trouble, ou qui révèle, les ressorts et les contradictions de la vie des nations. C’est en un sens une vieille histoire, que nous entendons au fond de nous, juifs et non-juifs en Europe. De question qu’il fut pour les philosophes et les hommes politiques des Lumières, ou qu’il reste pour ceux qui entendent encore l’écho théologique de la voie d’Israël, le fait juif risque de redevenir un problème. La spécificité juive, qui devait être surmontée ou réduite par les moyens de l’émancipation politique et de l’assimilation sociale au cours des siècles démocratiques et libéraux, n’a cessé au contraire, contre toutes les attentes et pour ainsi dire contre toutes les sciences, de persister et de se manifester. Par les diverses manifestations de cette persistance singulière, elle a ainsi fini par remettre en question la conception de l’universalité humaine « générale » que les sociétés occidentales ont longtemps considérée comme leur horizon indépassable, comme un « fait » moral et historique qu’il fallait simplement admettre.

Il faut dire plus, ou préciser quelle « généralité » est mise en question : après la découverte des crimes d’Auschwitz et après la création de l’État d’Israël, même si ces événements successifs ne comportent pas aux yeux de tous une question unique, la modernité politique européenne en est venue à douter d’elle-même. Le fait juif est au cœur de cette perplexité où nous sommes, à présent, collectivement plongés. Il oblige à reconsidérer la « vocation d’unité » qui est en jeu dans nos sociétés, ou qui risque de s’épuiser en elles.

Non seulement la modernité se questionne elle-même à partir du cas juif, mais ce cas éminent permet également en retour aux Juifs d’interroger la modernité occidentale en s’interrogeant sur eux-mêmes. Ce renversement de perspective saisissant peut être lu comme la marque spécifique de notre temps, comme l’indice d’un changement de paradigme où nous en venons à examiner les critères de notre attitude éthique et de notre raison politique.

 Pour reformuler alors la thèse de Strauss, le « problème juif » se présente comme le symbole de notre incomplétude collective et il joue le rôle d’une sorte de conscience du présent. Par son effort d’expliciter ce qui est « commun » à des faits ou à des hommes, la philosophie permet en ce sens de clarifier encore les avertissements, ou les prophéties de malheur, qui sourdent aujourd’hui des déchirements européens. Elle aide par exemple à repérer dans l’antisémitisme dont on ne cesse de craindre le « retour » – comme s’il avait pu être absorbé par la marche de l’histoire – un révélateur de ce qu’il en est aujourd’hui, inséparablement, de la « question juive » et de « nous ». Dit autrement, ce symptôme du malaise dans la civilisation, cette illustration d’une dialectique que l’histoire n’a pas accomplie, incite à discerner dans les risques et les violences que nous avons sous les yeux, non pas seulement la réalité ou la menace de délits abjects, mais ce qu’ils disent de la consistance intime de notre vie collective et de nos promesses d’unité.

Ce numéro contribue à interroger, au travers de la condition « unique » qui est celle du « peuple juif », la condition générale de tous les peuples et de toutes les sociétés. Entre le déni du problème que nous refusons et le cri d’alarme que nous comprenons, il s’agit pour nous de tenter d’examiner la question en ce qu’elle a à dire du nous présupposé par les démocraties libérales. En suivant des approches distinctes et en parvenant à des conclusions différentes, les textes, les entretiens et les articles contenus dans ce numéro s’efforcent d’éclairer ce qu’on a vu comme le « contretemps perpétuel » de la question juive : par son interrogation, nous comprenons mieux, conjointement, notre présent et la continuité de notre histoire. Par les épreuves où elle se manifeste, la « question juive » offre pour ainsi dire l’occasion inquiète d’examiner la signification de la société moderne (Karsenti), la regrettable lucidité ou la mémoire douloureuse héritée des drames de l’histoire européenne (Lévy-Bruhl, Hirsch), la philosophie qui saurait dire adéquatement l’universel (Nordmann, Poizat recensé par Jacomino), la leçon que l’occident chrétien peut tirer de sa « critique  juive » (Louis) et bien sûr le fait même de la persistance moderne du peuple juif (Trom recensé par Zirah).

[1] Leo Strauss, « Préface à « La critique spinoziste de la religion » », in Pourquoi nous restons juifs, Paris, La Table Ronde, 2001, p. 70.

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