L’Histoire de la Philosophie n°50

19/08/2018

Editorial. La philosophie, son passé et son histoire

 

Vincent Citot

 

                On entend dire parfois qu’une des différences fondamentales entre la science et la philosophie, dans leurs rapports respectifs à leur propre passé, est que les progrès de l’une rendent celui-ci obsolète tandis que l’autre doit toujours y revenir ; le passé de la science serait dépassé par l’avancée scientifique tandis que le passé de la philosophie serait à ressasser indéfiniment si la philosophie veut être à la hauteur de sa tâche. Il est vrai qu’un physicien contemporain n’a que faire de la physique d’Aristote ou même de Galilée : son passé n’a d’intérêt que pour l’historien. Et si un savant se met à écrire l’histoire de sa discipline, il y a fort à parier qu’il ne soit pas le plus performant parmi ses pairs. En revanche, un philosophe qui dirait : « Les problèmes que posaient Socrate et Pascal ne me concernent pas, ce sont des vieilleries pour archiviste. Je veux, moi, innover et être à la pointe de la recherche ! » apparaîtrait tout de suite comme un rustre ignorant les conditions sous lesquelles une recherche peut être pertinente en philosophie. Car si, en science, il n’y a pas lieu de reposer dans les mêmes termes des problèmes résolus, en philosophie, qui peut dire qu’il a trouvé la solution d’un problème quelconque ?1e-de-Couverture-n°50

                Qu’est-ce qu’un problème philosophique ? Spécifiquement philosophique, propre à cette discipline depuis l’autonomisation des sciences ? Ce n’est pas une interrogation portant sur ce qui est et que l’on pourrait satisfaire par exploration de l’être – Qu’y a-t-il sous cette table ? – Une corbeille à papiers – Très bien, question suivante ! Un problème est proprement philosophique s’il implique en quelque manière celui qui le formule. Il n’a donc pas de solution « objective » mais peut seulement être tranché par un acte, une décision, dont le philosophe est à la fois l’objet et le sujet. De là l’irrémédiable dimension personnelle des philosophies et l’impossibilité de mettre un terme aux questionnements philosophiques séculaires. Faut-il préférer le bonheur à la liberté ? La question n’a pas pris une ride. La façon dont les philosophes de la tradition la posaient intéresse donc les philosophes d’aujourd’hui et, en un certain sens, nous sommes leurs contemporains.

                En un certain sens seulement. Car la raison pour laquelle le passé de la philosophie reste « actuel » est aussi celle qui nous le rend étranger. Le philosophe est partie prenante de son questionnement, disions-nous. Or celui-ci vit dans un contexte qui n’est jamais identique à travers le temps. La façon dont Epicure a tranché la question du bonheur n’est pas applicable telle à l’époque d’Epictète, d’Augustin, de Montaigne, de Hume ou la nôtre – il faut la transposer, la traduire, l’adapter ou ne serait-ce que la repenser à nouveaux frais dans la condition sociale et existentielle considérée. A vrai dire, à vingt ans près et cent kilomètres de distance, la philosophie d’Epicure n’est pas non plus pensable sans aménagement, car on ne philosophe que dans une situation singulière, et celle-ci variant toujours, la nature de notre engagement intellectuel varie aussi quand bien même on voudrait adopter telle quelle une philosophie conçue antérieurement et ailleurs. Le voisin de pallier d’Epicure n’étant pas Epicure, il ne pourra se faire épicurien sans assimiler et accommoder l’épicurisme à sa propre personnalité. Bref, s’il est vrai que les philosophes de la tradition sont mes contemporains, il est vrai aussi qu’ils me sont étrangers et ne peuvent me dispenser d’avoir tout à repenser par moi-même quand bien même j’adopterais leurs systèmes.

                La comparaison avec la science était donc partiellement trompeuse : le mathématicien qui redémontre le théorème de Thalès est le strict contemporain de celui-ci, car il reproduit la même pensée, de même que l’on peut reproduire les expériences de Galilée sur la chute des corps et en tirer les mêmes conclusions. Et ce qui était vrai avant le reste aujourd’hui : l’eau bout toujours à 100 degrés dans des conditions équivalentes. Les révolutions scientifiques n’abolissent pas toutes les vérités, de sorte que le passé de la science est, d’un certain point de vue, absolument actuel. A l’inverse de celui de la philosophie, où il faut toujours tout recommencer parce que le contexte change – donc la pensée n’est pas requise de la même façon, donc elle ne peut savoir à l’avance comment elle devra trancher une question. Le problème de la liberté et de son rapport au bonheur ne se pose pas identiquement à l’époque hellénistique et à celle du « posthumain ». Dans ces conditions, si tout est toujours à refaire en philosophie, à quoi bon s’intéresser à l’histoire de la philosophie ?

                Comme nous avons montré une chose puis son contraire, nous devons conclure que, selon le point de vue et la manière, les philosophes doivent s’intéresser et se désintéresser du passé de leur discipline. Les vieilles questions et les vieilles réponses doivent encore nous interpeler, et pourtant elles ne peuvent le faire à l’identique puisque nous ne pouvons nous dispenser de les reformuler. Un philosophe qui se détourne de la tradition sous prétexte de penser par lui-même se prive de l’intelligence des autres et confond responsabilité et isolement ; un autre qui, voulant s’instruire, passe son temps dans leur pensée comme un bernard-l’hermite dans une coquille vide, oublie de philosopher. Le passé de la pensée philosophique doit être un stimulant – ni un modèle ni un souvenir. De là deux types de rapports malsains à l’histoire : l’ignorance et l’obnubilation. Et deux dangers dont notre époque ferait bien de se prémunir : que les philosophes improvisés lisent un peu plus ; que les philosophes professionnalisés lisent un peu moins. La pensée contemporaine est menacée à la fois par un défaut de conscience historique et un excès de radotage du passé. Mais qu’elle ne s’avise pas de mélanger ces deux vices dans l’espoir qu’ils accouchent d’une vertu : il n’en sortirait qu’un jus grisâtre et tiède. Notre tâche n’est pas d’être un peu plus exégète et un peu plus autocentré ; elle est d’être excellent historien de la philosophie d’une part et excellent philosophe d’autre part.

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