L’Esprit critique n°47

06/05/2017

Editorial

Olivia Leboyer

Pense-t-on la guerre, aujourd’hui, avec les mêmes termes, les mêmes interrogations qu’avant ? Les nouvelles formes de guerre, que Frédéric Gros nomme des « états de violence »[1], en changent-elles la nature ? De plus en plus, la déclaration comme la fin d’un conflit sont délicats à déterminer, les adversaires sont difficiles à cerner et à nommer. Les armées s’engagent souvent sur des terrains divers, de manière sporadique, sur un mode discontinu. Nommer la guerre constitue un enjeu en tant que tel. Les guerres de décolonisation, notamment en Algérie, en témoignent. Le moment où le politique reconnaît qu’il s’agit d’une guerre, et non pas seulement de violences, est significatif. Et lorsque les hommes politiques parlent du terrorisme, en déclarant la société démocratique et libérale en guerre, on est en droit de s’interroger sur la justesse du vocabulaire.1e-Couverture-n°48-

Stade extrême de la violence, la guerre est-elle l’expression du politique, sa continuation par d’autres moyens, selon la formule de Clausewitz ? Situer la violence au cœur du politique, en invoquant la distinction ami-ennemi comme le fait Carl Schmitt, engage dans une certaine conception du politique, qu’on peut ne pas partager. Penser la guerre constitue-t-il le meilleur prisme pour penser le politique ? En tous les cas, penser la guerre ne revient pas seulement à méditer sur les passions humaines déchaînées. Dans les guerres, au pluriel, c’est aussi la rationalité, la froide raison, qui bien souvent s’exprime. Récemment, dans La Ruse et la Force, Jean-Vincent Holeindre[2] a livré une histoire de la stratégie guerrière, des Grecs jusqu’à nous, en montrant que les vieux logiciels servent encore à comprendre nos nouvelles formes de guerre. Lire Homère est toujours d’utilité, y compris pour saisir les logiques du terrorisme.

Peut-on avancer, aujourd’hui, l’hypothèse d’une disparition de la guerre ? C’est la question que soulève l’un des articles de ce numéro. L’optimisme commercial de Montesquieu liait directement la doux commerce à la pacification des mœurs. Plus tard, avec plus de nuances, Benjamin Constant décrivait, lui aussi, la guerre comme un anachronisme[3]. Au XIXe siècle toujours, Auguste Comte avait établi que la société industrielle allait logiquement mener à la fin de la guerre. Dans Paix et Guerre entre les nations, Raymond Aron revient à plusieurs reprises sur cette intuition – démentie par les faits – en insistant sur ce que cette erreur avait, en fait, de pertinent. L’idée de Comte était juste, dans sa logique mais, précisément, elle méconnaissait le caractère souvent illogique des passions humaines.

Par les récits, par les mythes, la guerre se raconte et se pare de séductions. Mais entre les massacres héroïques et glavanisant d’Alexandre le Grand ou d’Hannibal et l’impuissance à dire l’horreur de la Première Guerre Mondiale, de la Seconde, du Vietnam, la guerre a comme changé de visage. Est-ce toujours ce « visage ambigu » du Dieu Mars que cherchait à peindre Alain ? Sommes-nous condamnés, tel Fabrice Del Dongo, à observer désormais des guerres absurdes que nous ne comprenons plus ? Derrière la violence brute, la torture, les calculs meurtriers, la pensée doit continuer à mener son travail d’enquête. Penser l’ennemi, disait en 2015 le ministre de la Défense Jean-Yves le Drian, est absolument nécessaire pour se penser soi-même[4]. Les nouvelles formes de la guerre brouillent souvent les contours de l’ennemi, comme les nôtres, tandis que la technologie toujours plus poussée risque même de conduire à une sorte de déréalisation de la guerre. L’imaginaire même de la guerre n’est plus le même : aux guerres napoléoniennes, les enfants préfèrent les jeux vidéos. Dans cette distance avec le réel, les écrans modifient le sens et la perception de la violence. En théorisant une déréalisation de la guerre, le sociologue américain James Der Derian[5] souligne la difficulté croissante à se représenter la guerre. Les guerres actuelles se caractérisent par la démesure, le caractère hyperbolique.

En retour, l’absurdité des guerres mondiales, la violence sans visage du terrorisme, obligent à penser les concepts d’humanité, de dignité de la personne humaine. Dans les Essais hérétiques (1975), le philosophe tchèque Jan Patocka montre que la Première guerre mondiale constitue l’événement décisif de l’histoire du siècle. Et l’idée du siècle serait cette idée de puissance, d’une volonté de puissance comme spirale destructrice. Au-delà de l’expérience de la ligne de front, Patočka recherche une solidarité au cœur du combat comme lieu de résistance et de compréhension.

[1] Frédéric Gros, états de violence, Essais sur la fin de la guerre, Gallimard, 2006.

[2] Jean-Vincent Holeindre, La Ruse et la Force, une autre histoire de la stratégie, Perrin, 2017.

[3] Benjamin Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne, 1814.

[4] Jean-Yves Le Drian, « Qui est l’ennemi ? », revue Commentaire, n°153, 2015, pp. 29-37.

[5] James Der Derian, Virtuous War : Mapping the Military Industrial Media Entertainment Network, 2001 et 2nde édition 2009.

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