Edtorial « La Mort »

02/10/2015

Editorial. La mort comme problème anthropologique, politique, existentiel et ontologique

 

Vincent Citot

                La mort est une préoccupation constitutive de l’humanité – qui n’y pense pas ? L’homme est un vivant qui sait qu’il va mourir, et qui doit vivre avec cette idée. A ce titre, la mort est d’abord un objet anthropologique fondamental. Toute société doit prendre en charge la question de la mort : prise en charge religieuse, politique, juridique, morale et esthétique. C’est donc une question pour les sciences sociales. La signification de la mort varie selon les sociétés, les cultures et les époques. Scandale pour les uns, la mort est délivrance pour les autres. Fatalité ou fortuité, accomplissement ou anéantissement, libération ou accablement. Une société modernisée, individualisée et sécularisée n’envisage pas la mort comme une société traditionnelle. Pas davantage ce qui se rapporte à elle : la condamnation à mort, le sacrifice, la guerre, l’héroïsme, ou encore la natalité, la fécondité et toutes les inquiétudes démographiques, qui représentent les conditions de survie d’une société. En effet, une société doit se soucier de sa propre perpétuation : la question de la mort est un problème social et culturel autant qu’individuel.1e-Couverture-n°45

                En plus d’être une question pour les sciences sociales, la mort est donc un enjeu politique de premier plan. Une société, une culture ou une civilisation qui ne craint pas de mourir, et qui ne se sait pas mortelle, risque d’être aussi imprudente qu’un individu insouciant et téméraire. C’est une des marques fondamentales de l’intelligence humaine que l’anticipation de la mort ; il serait fâcheux que la réunion de millions d’intelligences individuelles ne produise aucune prise de conscience collective du danger de mort. Ce « grand corps » n’aurait-il « qu’une toute petite tête », comme le craignait Alain à propos du corps social[1] ? Il est vrai qu’une culture (des institutions, des valeurs, des savoirs, des savoir-faire, etc.) met souvent plusieurs siècles à se flétrir, comme on le voit avec la disparition des grandes civilisations antiques – avec cette conséquence étonnante que, quoique moribonde, elle ne se sente pas mourir, ayant perdu toute conscience du temps, tel un vieillard amnésique. Une société ne peut prévenir politiquement sa propre mort que tant qu’elle a encore une certaine conscience historique.

                Mais la mort n’est pas seulement un objet de sciences sociales ou une préoccupation politique, c’est encore un problème strictement individuel et existentiel. Quel sens dois-je donner à ma vie, moi qui me sais mortel ? Quel sens veux-je donner à ma propre mortalité ? La conscience de la mort et la possibilité du suicide font de ma vie un engagement, et pas seulement un fait. Ainsi, je ne peux tout à fait me laisser vivre : vivre c’est, dans une certaine mesure, choisir de vivre, vouloir vivre. Mais pourquoi ? Et comment ? Chacun est ici renvoyé à soi-même, et c’est tout le tragique – et la grandeur – de l’existence humaine.

                Au-delà des questionnements axiologiques (concernant les valeurs politiques et les valeurs existentielles), la mort est encore un problème ontologique et métaphysique : que faut-il entendre par “mort” et comment une telle privation est-elle pensable et possible ? Aux plans biologique et médico-légal, la mort se définit et se conçoit assez bien. On peut même dire qu’elle se constate. Mais si l’on définit la vie autrement que comme le fonctionnement normé d’une réalité objective et tangible (comme un organisme), la question de la mort s’obscurcit. Si la vie est conçue comme une certaine épreuve de soi, une conscience immanente ou subjective, la mort devient un anéantissement pur. Or il est tout aussi difficile de penser que l’être (conscient) puisse surgir du néant (de conscience) qu’il puisse y retourner ; autrement dit, qu’un certain degré de conscience (même infime) puisse apparaître au sein de l’être-en-soi pur, ou qu’il puisse s’y anéantir. Dit vulgairement : on  ne fabrique pas de la subjectivité avec de l’objectivité, ni inversement. Faudra-t-il admettre, pour éviter cette difficulté, qu’il n’y a pas de mort stricto sensu, mais seulement dissipation de la conscience (panpsychisme), ou bien survie d’une âme éthérée (spiritualisme) ? On le voit, la mort est une question ténébreuse…

[1] « Un corps fait d’une multitude d’hommes n’a jamais qu’une toute petite tête », dit-il au sujet de « ces êtres collectifs » que sont les partis politiques, les associations et les nations (propos du 10 déc. 1927, in Propos sur les pouvoirs, Paris, Gallimard, 1985, p. 336).

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