Editorial du n°42 « L’Intelligence et la Bêtise »

12/05/2014

La double tâche de l’intelligence philosophique

Vincent Citot

Comme certains auteurs de ce n°42 du Philosophoire le soulignent, la bêtise n’est pas exactement l’inverse de l’intelligence, puisqu’elle semble au contraire la supposer. Elle n’est pas l’inintelligence, mais le fait, pour un être intelligent, de déchoir ponctuellement. Elle est un trouble temporaire de l’intelligence, ou encore une orientation inefficiente et contreproductive de l’intelligence – en quoi on peut la distinguer de la niaiserie ou de la stupidité, qui seraient plutôt des défauts purs et simples d’intelligence. Si la bêtise de nos contemporains (ou de nous-mêmes, selon un jugement rétrospectif) est si exaspérante, c’est précisément parce qu’on attendait mieux d’eux (ou de soi-même). On ne tempête pas contre un simple d’esprit ou un handicapé mental – ce serait, précisément, de la bêtise. On distinguera encore la bêtise – défaut du jugement dans l’ordre théorique – de la bestialité – défaut de jugement moral – et de l’animalité – défaut supposé de jugement en général. Voilà pour une première approche de la bêtise.n°42-1-de-couv

Et l’intelligence, comment la définir ? De multiples manières, sans doute, selon les facettes de l’intelligence considérées : intelligence des rapports logiques et rationnels, intelligence des rapports humains (interindividuels et sociaux), intelligence des rapports spatiaux-temporels (“intelligence du corps”, intelligence pratique, la capacité d’observation et d’anticipation), etc. Disons, pour simplifier, que l’intelligence est la capacité de discerner des rapports, quels qu’ils soient : de conséquence, de causalité, d’inclusion, d’identité, de différence, d’antériorité, d’égalité, de supériorité, etc. Un individu est d’autant plus intelligent qu’il peut discerner plus de relations entre les choses, les individus et les idées. Ce travail de discernement requiert lui-même deux facultés : l’esprit d’analyse et l’esprit de synthèse. Il est aussi difficile (et nécessaire) de saisir les différences subtiles révélées par l’effort analytique, que de comprendre les relations des grands ensembles mises en évidence par la faculté de synthèse. Il y va de l’intelligence comme de la photographie : pour saisir le réel au mieux, il faut un gros zoom et un grand angle.

L’intelligence serait donc la capacité de percevoir et de bien juger des rapports réels : locaux et globaux, particuliers et généraux, singuliers et universels (car c’est encore un travail de l’intelligence de distinguer le caractère accidentel ou essentiel de tel ou tel fait, de tel ou tel rapport). Bien entendu, il faut que l’individu pensant se saisisse lui-même dans ses rapports aux autres choses et aux autres individus. L’intelligence est la capacité de discerner des relations, et de s’envisager soi-même comme être relationnel ; ce qui requiert un effort de décentrement. L’inaptitude à se décentrer est un signe éminent de bêtise (si c’est corrigible) ou d’inintelligence (si ça ne l’est pas). La présomption, l’égocentrisme ou encore l’ethnocentrisme en sont des indices très sûrs. L’esprit critique (qui n’est autre que la capacité de bien juger – krinein signifie juger, trancher, en grec), qu’il soit exercé sur soi-même réflexivement ou sur son environnement, est le remède de l’intelligence contre ces insuffisances.

Existe-t-il une forme spécifiquement philosophique d’intelligence ? Sans doute pas : l’intelligence philosophique n’est que l’intelligence en général appliquée à des problèmes philosophiques. La question reviendrait donc à se demander ce qui fait la spécificité du problème philosophique par rapport aux problèmes existentiels, aux problèmes pratiques, aux problèmes logiques ou aux problèmes scientifiques. Vaste programme de recherche, impossible à traiter en quelques lignes. Remarquons tout de même qu’un problème philosophique est, comme un problème scientifique, un problème théorique – même quand il a pour objet “l’existence” ou “la pratique”. Il s’agit de faire la théorie du monde (du monde naturel et du monde humain), de juger de ce qui est et de ce qui doit être (la philosophie a une double dimension cognitive et normative – ce que résume le concept de “sagesse”) sans omettre de se considérer soi-même dans “l’Être”. D’où la double modalité de la bêtise en philosophie : s’oublier comme sujet pensant par excès d’objectivation, s’oublier comme être du monde par défaut de décentrement.

L’esprit critique, nous l’avons évoqué, est le remède au manque de décentrement : il invite le sujet à descendre de son trône en considérant sa genèse et sa place dans le monde objectif. En ce sens, la culture scientifique est certainement très utile au philosophe. Mais si l’esprit critique (compris comme travail d’objectivation) va jusqu’à oblitérer l’activité singulière du sujet philosophant, on retombe dans une autre sorte de bêtise, qui consiste à confondre le rapport de soi-même et des choses avec un rapport entre des choses, ou encore à prendre le rapport de soi à ses idées pour un rapport des idées entre elles (comme si elles avaient une certaine autonomie, et que la pensée pouvait être, ainsi que le dit Althusser, un « procès sans sujet »). Or le philosophe – être pensant, jugeant, voulant, existant, sentant –  ne peut faire abstraction de sa position “en première personne” (selon l’expression  des philosophes analytiques) sans perdre par là même ce qui fait la spécificité du problème philosophique par rapport au problème scientifique. Le scientifique doit surtout ne pas entacher sa démarche de considérations existentielles ou normatives personnelles ; le philosophe doit surtout ne pas occulter cette dimension existentielle et normative – qui est de près ou de loin, pour le meilleur ou pour le pire, personnelle. Il y a là deux types de problèmes, deux formes de pensée, deux usages de l’intelligence, deux risques de bêtise. Si l’on est philosophiquement bête par manque de décentrement et manque de “recentrement”, la double fonction de l’intelligence philosophique est de combiner esprit critique et esprit métacritique. Cette double exigence de la pensée pourrait se comprendre comme un scepticisme constructif ou un criticisme humaniste.

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