Editorial du n°40 « La Pensée philosophique »

26/12/2013

Pensée philosophique et revue de philosophie

Vincent Citot

La sortie du numéro quarante de la revue est une parfaite occasion de revenir, une fois de plus, sur une question consubstantielle à l’identité du Philosophoire : quelle est la nature et quelles sont les exigences de la pensée philosophique ?[1] Corrélativement : que doit-on attendre d’une revue de philosophie ? S’il n’est pas aisé de mettre d’accord entre eux des philosophes sur la signification véritable de leur activité intellectuelle, du moins, un certain consensus peut se dégager sur une définition négative de la philosophie. La philosophie n’est pas l’histoire de la philosophie ; le philosophe n’est pas un historien ; une revue de philosophie n’est pas une revue d’histoire. Bien entendu, nous pourrions définir négativement la philosophie par rapport à d’autres domaines : la pensée philosophique n’est pas une croyance religieuse, une doctrine morale, une recherche scientifique, ou encore une pratique artistique. Mais les frontières entre ces champs théoriques et pratiques sont à peu près claires, de sorte que la philosophie s’en distingue aisément. Il n’en va pas de même avec l’histoire des idées. Entre la recherche philosophique et l’histoire des idées, la frontière est devenue problématique de facto, quoiqu’il soit facile de la concevoir de jure.n°40-1ere-de-Couv

Considérons d’abord les faits – en particulier ceux qui concernent le monde de la philosophie francophone instituée. L’étudiant qui entreprend des études de “philosophie” se verra dispenser, pour l’essentiel, des enseignements d’histoire de la philosophie. Le chercheur en “philosophie” qui entend faire reconnaître son travail par ses pairs sera fortement incité à produire une Thèse d’histoire de la philosophie. S’il veut un jour obtenir une chaire de “philosophie”, on ne saurait trop lui conseiller de parfaire son curriculum vitae en publiant dans les grandes revues d’histoire de la philosophie, et en se faisant épauler par les puissants historiens de la philosophie qui contrôlent généralement les instances officielles de la philosophie. Comment une telle confusion entre des disciplines distinctes a-t-elle pu s’instaurer dans les faits, alors qu’il apparaît clairement que philosopher n’est pas faire œuvre d’historien, et réciproquement ?

Il appartient justement aux historiens – et aux sociologues des institutions – de répondre à cette question. Il importe en effet de comprendre par quels mécanismes et en vue de quel profit institutionnel la philosophie, en tant que discipline académique, s’est identifiée petit à petit à l’histoire de la philosophie. Il se pourrait que ce phénomène manifeste des nécessités internes au champ de la recherche universitaire, des impératifs de différenciation et de spécialisation des disciplines au sein de l’Université. La philosophie avait détrôné la théologie comme discipline maîtresse de l’Université, mais les diverses sciences (y compris les sciences humaines) ont à leur tour contesté à la philosophie sa position dominante. C’est l’idée même d’un enseignement philosophique qui est devenue douteuse. En effet, de quoi la philosophie est-elle la spécialité, de quoi est-elle le savoir, et donc qu’a-t-elle, concrètement, à apprendre aux étudiants ? S’il s’agit de leur enseigner “l’esprit critique”, à “penser par soi-même”, à “réfléchir” sur des “grandes questions” existentielles, ou encore à “aimer la sagesse”, on peut se demander s’il convient de créer des chaires universitaires pour mettre en œuvre un tel programme – sachant par ailleurs les difficultés qu’il y aurait à sélectionner les enseignants sur leurs “compétences” en ces domaines. Il était bien plus simple et confortable pour la philosophie instituée de se spécialiser dans l’étude des philosophies passées. Ainsi, la philosophie pouvait se parer des attributs de la science : enquêtes précises, démonstrations minutieuses, vérifiabilité des sources, voire même falsification des hypothèses… Impressionnés par l’autorité des philosophes universitaires proclamant leur monopole sur l’histoire de la philosophie, les historiens n’ont pu leur contester cet espace nécessaire à la néo-légitimation institutionnelle de la philosophie.

Bref, pour des motifs et des mobiles bien compréhensibles, l’enseignement universitaire de la philosophie s’est porté, de facto, sur l’histoire de la philosophie. De proche en proche, c’est la majorité de la recherche académique en “philosophie” qui est devenue historisante – cette remarque ne vaut pas seulement pour la France. Il est possible que cette histoire plus ou moins philosophique de la philosophie soit, du point de vue historique, inférieure à celle que les historiens peuvent produire. Mais préoccupons-nous plutôt des pertes pour la philosophie : cette philosophie plus ou moins historique est-elle à la hauteur des attentes du point de vue philosophique ? Car, celui qui s’intéresse aux problèmes philosophiques – et qui cherche à renouveler leur formulation – n’attend pas simplement qu’on lui explique comment ils se sont posés pour tel ou tel auteur, telle ou telle école, à telle ou telle période. La pensée philosophique ne se sous-traite pas. Que l’histoire des idées fournisse une culture essentielle à la formulation d’idées nouvelles, c’est certain. D’une façon générale, le philosophe n’est à la hauteur de sa tâche que s’il a intériorisé une culture la plus large possible. Pour autant, la pensée philosophique ne se réduit pas à l’organisation raisonnée des connaissances positives – a fortiori des connaissances particulières en histoire des idées.

Ainsi, Le Philosophoire a été crée pour encourager, au sein de la recherche philosophique, un usage différent de l’histoire de la philosophie. Notre époque est celle de l’alternative navrante entre, d’un côté, les travaux universitaires portés sur l’histoire de la philosophie et, à l’autre extrême, l’essayisme voué à la vulgarisation médiatique.  Entre l’érudition étroite et l’essai désinvolte (tous les deux légitimes dans la mesure où ils se donnent pour ce qu’ils sont), on trouve un large espace pour la pensée philosophique. Tel est le terrain de jeu du Philosophoire.[2] La réflexion sur soi d’une discipline peut devenir lassante si elle finit par perdre de vue ses objets et ses problèmes concrets : la méthodologie, la métaphilosophie, la sociologie de la philosophie, l’histoire de la philosophie, etc., ne peuvent tenir lieu de philosophie. De même, le  lecteur d’une revue attend autre chose de cette revue qu’elle parle d’elle-même et de sa légitimité. Il n’en demeure pas moins que cette réflexivité (irrémédiablement attachée à la démarche philosophique) peut s’avérer éclairante et utile – et l’équipe rédactionnelle de la revue s’engage à ne pas en abuser en dehors des numéros anniversaires…


[1] La revue a été créée sur la base de cette interrogation. Les deux premiers numéros, qui n’étaient pas thématiques, faisaient une large place à la réflexion sur la pensée philosophique, ses méthodes et ses limites ; et le vingtième Philosophoire, publié en 2003, avait pour thème « La Philosophie ».

[2] Qui n’est certes pas la seule revue à occuper ce créneau. Mais la plupart des autres revues partageant cette conception de la recherche sont, ou bien des revues  transdisciplinaires, ou bien des revues spécialisées dans un secteur philosophique donné, ou encore affiliées à une école de pensée particulière. Par ailleurs, la ligne éditoriale de la revue définit une orientation générale et un objectif à atteindre ; elle ne nous empêche pas de publier (presque à chaque numéro) des articles dont le propos est principalement rattaché à l’histoire des idées. Réciproquement, les revues académiques d’histoire de la philosophie réservent souvent une place aux articles dont l’ambition est proprement philosophique. Enfin, nous sommes bien conscients qu’une grande partie de la recherche philosophique se situe à mi-chemin entre les deux pôles : soit que les objectifs historiques se transcendent, in fine, vers un questionnement philosophique, soit que la démonstration philosophique requiert de longs détours par l’histoire des idées.

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