Editorial du n°36 « Progrès et Déclin »

12/07/2012

Editorial

Vincent Citot

                Pour parler du progrès et du déclin, il faut d’abord s’entendre sur le niveau auquel on situe l’analyse. S’agit-il de performances individuelles, de conquêtes sociales, de cycles civilisationnels, ou bien cherche-t-on à dégager une loi de l’histoire universelle ? Il faudrait aussi déterminer le domaine concerné : la science, la culture, l’économie, la politique, la géopolitique, etc. Car une civilisation peut progresser par ses conquêtes militaires en régressant culturellement, et, inversement, le délitement du tissu sociopolitique peut s’accompagner d’une riche production littéraire et philosophique. Au plan individuel, le déclin physique (le vieillissement) s’accompagne souvent d’une maturité intellectuelle – heureux dédommagement… Philosopher sur le progrès et le déclin suppose de s’entendre sur des critères ; et cette philosophie des critères constitue peut-être ici l’essentiel de la réflexion.

A quoi, donc, reconnaît-on un progrès ou un déclin, et comment qualifier une évolution quelconque ? Que tout change en permanence, c’est l’évidence, mais l’important est de juger ces changements pour les accompagner, les encourager, ou tenter d’en inverser le cours. Il y va de notre responsabilité morale et politique. Ne soyons pas les spectateurs passifs de notre époque : jugeons son évolution, et engageons-nous. La réflexion philosophique sur les critères du progrès est loin d’être une spéculation désincarnée : elle concerne directement la vie citoyenne. Il nous appartient de faire en sorte que l’évolution de notre société et de notre civilisation ne soit pas un processus aveugle (un « procès sans sujet »), mais bien un progrès. La même remarque vaut au niveau individuel : ne pas se laisser aller à vivre, mais se décider à faire. On le voit, la détermination des critères n’est pas un travail de description objective d’une situation donnée : c’est une question de choix et de volonté. Demandons-nous ce que nous voulons faire de nous-mêmes et de notre époque, et nous aurons peut-être la chance de n’être pas (ou pas seulement) les produits de cette époque.Couverture-n°36

Alors, sur quels critères fonder son jugement ? Que voulons-nous pour nous-mêmes, pour nos concitoyens, pour nos descendants, pour l’humanité ? Le meilleur, certes… Mais le meilleur pour moi ne converge pas nécessairement avec le meilleur pour mon voisin (le proche), et encore moins pour tout homme (le prochain). La politique n’est pas la morale, et la défense des intérêts nationaux ne coïncide pas avec la générosité humanitaire. Là encore, il faut choisir. Devons-nous déplorer le déclin industriel français ainsi que la crise économique et sociale corrélée (des millions de chômeurs), ou bien nous réjouir  des formidables progrès du niveau de vie des Asiatiques qui nous concurrencent sur ce terrain ? Le progrès des uns faisant parfois la régression des autres, il faut savoir, encore une fois, à quel niveau nous situons notre engagement. Il eût été beau que tous les peuples du monde puissent ensemble progresser vers le bonheur universel dans la fraternité. Malheureusement, la réalité économique et géopolitique nous réveille promptement de ce rêve. Il n’y a qu’à mettre en place un gouvernement mondial, répondent certains ! Mais oui, il n’y a qu’à… On peut aussi instituer solennellement  la paix et l’amour entre les loups et les agneaux et, fort de ce droit formidable, les mettre ensemble dans un même enclos…

Les grandes philosophies de l’histoire contournent ces difficultés : elles surplombent toutes les civilisations particulières pour juger universellement des progrès de l’Humanité. Belle ambition intellectuelle, qui ne dispense pas d’une réflexion sur les critères. Si l’on prend comme échelle de valeur les connaissances scientifiques et les réalisations techniques, il est bien clair que “l’humanité progresse”. Mais si l’on retient d’autres critères, il devient plus difficile de délibérer. Peut-on dire que, globalement, les hommes sont “plus heureux” aujourd’hui qu’il y a dix mille ans, mille ans, cent ans ? Comment savoir ? Les progrès de la science et de l’industrie et, corrélativement, la modernisation des sociétés, la démographie galopante, l’urbanisation toujours plus dense, etc., n’apportent pas nécessairement l’épanouissement individuel que les Lumières avaient espéré. L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids de ses propres progrès, remarquait Bergson à la fin des Deux sources de la morale et de la religion. Il faudrait un « supplément d’âme », disait-il encore, au supplément de force apporté par l’industrialisation. Mais les avancées techniques et économiques s’avèrent incapables de fournir directement ce qui leur est étranger (la spiritualité, la morale, la justice, la liberté, pour reprendre les exemples de Bergson). Y a-t-il aujourd’hui plus de morale, de civisme et d’intelligence dans nos rapports sociaux ? Peut-être… mais ce n’est guère évident.

Par ailleurs, sommes-nous plus rationnels, moins superstitieux, plus éclairés ? Sans doute les savoirs se diffusent et les dogmes religieux s’érodent à mesure que les hommes se civilisent et que l’éducation devient un droit fondamental dans les jeunes républiques. Les déboires actuels du système éducatif français ne doivent pas oblitérer le phénomène plus général de la scolarisation des masses à l’échelle mondiale, parallèlement à l’industrialisation des pays pauvres. Mais là encore, il ne faudrait pas s’enthousiasmer trop vite au sujet de cette démocratisation de la connaissance : s’agit-il de formation des esprits ou de formatage des cerveaux, d’acquisition de savoirs ou d’apprentissage servile de savoir-faire ? Quant au recul de la religion, il n’est souvent qu’une adhésion à d’autres formes de croyances. Quand les dogmes ont du plomb dans l’aile, le nihilisme qui les remplace parfois n’est guère plus éclairé.

Un dernier critère, le plus pertinent sans doute : la liberté. Sommes-nous de plus en plus libres, nous les Hommes en général, à mesure que le monde va son cours ? Il faudrait pouvoir diagnostiquer un progrès global des libertés politiques et sociales à l’échelle mondiale. Mais aussi s’assurer que les pays modernes ayant acquis ces libertés depuis un certain temps sachent les entretenir, et que ce que certains sociologues appellent la « société hypermoderne » ne soit pas une sorte de grand déclin civilisationnel, où l’inculture, le consumérisme et le dilettantisme dessinent l’horizon indépassable de notre temps.

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