Editorial du n°39 « La République »

12/07/2012

Vie et mort des Républiques

Vincent Citot

La constitution des Républiques dans l’histoire des civilisations semble reproduire un schéma toujours à peu près identique, que l’on pourrait résumer de la façon suivante. A partir d’une société clanique ou féodale dans laquelle il n’y a guère de « chose publique », mais plutôt des pouvoirs personnels de chefs, de roitelets ou de seigneurs, la première étape essentielle consiste dans la création d’un pouvoir centralisé et dans l’institutionnalisation d’un Etat. Celui-ci n’est pas une grande seigneurie, et son chef n’est pas le propriétaire du pays comme un seigneur l’est de son fief ; quand un Etat est institué, son dirigeant devient, pour ainsi dire, un fonctionnaire : l’homme qui remplit la fonction de gouverner. Comme pour toute institution, la fonction transcende les individus qui l’exercent  – « le roi est mort, vive le roi ! » s’exclamait-on pour marquer la continuité de l’institution monarchique par-delà la discontinuité des monarques. Les institutions et administrations d’un Etat centralisé deviennent ainsi un “bien public” dans la mesure où elles n’appartiennent à personne en particulier. Il n’en demeure pas moins que, avant l’avènement d’un régime proprement républicain, ces institutions sont présidées par une classe noble privilégiée (identifiée à, associée à ou rivale d’une classe cléricale, elle aussi privilégiée) et, en ce sens, on peut dire que ce bien public n’est pas du tout public.1ère-de-couv-n°39

Une République se crée lorsque ces privilèges sont abolis et que l’Etat est, en principe, sinon en fait, un bien véritablement commun à tous les citoyens – la citoyenneté pouvant elle-même ne concerner qu’une minorité de la population totale. Cela implique que les citoyens peuvent participer au pouvoir, directement ou non, selon des règles de sélection où les titres de naissance n’ont plus cours. Comme ce n’est pas la dénomination, mais le mode de sélection des dirigeants, qui fait le caractère républicain d’un régime, on trouve dans l’Histoire des « Républiques » qui n’en sont pas du tout, et inversement, des « Monarchies » où le monarque n’a qu’un pouvoir symbolique et où les institutions fonctionnent d’une façon républicaine.

Une fois constituées, les Républiques se distinguent par leur caractère plus ou moins démocratique : citoyenneté restreinte ou largement ouverte, participation directe ou indirecte des citoyens au pouvoir, contre-pouvoirs multiples et libres ou inexistants, pluralisme politique, éducation nationale permettant le renouvellement des élites, lois sociales rendant possible un exercice effectif de la citoyenneté, etc. De la même manière qu’il peut être plus ou moins républicain, un régime politique peut être plus ou moins démocratique ; et ces deux qualités ne se superposent pas puisque le caractère public des institutions n’implique pas nécessairement que la loi du nombre et de l’égalité soit la seule règle qui les gouverne. Le bien commun, en effet, ne saurait se concevoir ni se protéger en se référant simplement à la moyenne arithmétique des volontés individuelles – pas plus que l’enfant, que Salomon se proposait de couper en deux pour satisfaire chacune des deux mères prétendantes, n’aurait trouvé dans ce geste son propre bien (Bible, 1 Rois, 3.16-28). Le hiatus entre républicanisme et démocratie est l’un des enjeux majeurs de la réflexion politique contemporaine.

Demandons-nous maintenant comment meurt une République, et nous nous rapprocherons encore davantage des problèmes politiques et philosophiques soulevés dans les contributions de cette trente-neuvième livraison du Philosophoire. L’histoire n’offre pas de schéma unique par lequel on pourrait la voir défaire ce qu’elle a fait. Mais on peut dire que, quelles que soient les modalités de sa décadence, une République meurt quand la chose publique cesse de l’être, qu’elle soit accaparée par une élite qui se reconstitue en aristocratie héréditaire, qu’elle soit dissoute dans la multiplicité des égoïsmes individuels, qu’elle soit prise en otage par les intérêts corporatistes et communautaristes, ou bien encore qu’elle doive abdiquer devant une puissance politique étrangère. Si l’on met de côté la possibilité d’une domination ou d’une invasion étrangère (pour simplifier le propos plus que par absence de menace pour les actuels régimes républicains), la République pourrait donc mourir de trois façons : par le haut, par le bas et par le milieu. Autrement dit : par le non-renouvellement et la cristallisation des élites ; par la dissolution de tout idéal commun et de toute transcendance dans un immanentisme égalitariste, individualiste, hédoniste et consumériste ; par le parasitisme de groupes et de communautés qui font passer l’intérêt de leur collectif avant celui de la société et de l’Etat. Le pire scénario serait que le bien commun républicain soit menacé sur ces trois fronts à la fois.

Laissons le soin au lecteur de juger de la situation actuelle des Républiques dans les pays « modernes », souhaitons que les courtes indications qui précèdent donnent une idée des remèdes éventuels à prescrire au malade, et espérons que les articles qui suivent soient de nature à éclairer son jugement.

Advertisements