Editorial du n°37 « L’Egalité »

12/07/2012

Editorial

 Vincent Citot

Concept mathématique tout à fait clair, l’égalité est devenue un concept politique tout à fait obscur. En effet, la revendication égalitaire peut servir toutes les causes, les plus libérales (la pure et simple égalité devant la loi) comme les plus interventionnistes (l’égalisation des conditions matérielles). L’inégalité elle-même peut servir de repoussoir pour tel groupe de pression, comme pour le lobby contraire, de sorte que s’opposer à l’inégalité ne renseigne pas vraiment sur la signification réelle de cet acte. Il est louable de combattre les inégalités de statut dans une société de privilèges (comme sous l’Ancien Régime) ; mais pour contrecarrer les inégalités sociales consécutives au libre développement d’une société libérale fondée sur l’égalité juridique, certains n’hésitent pas à réclamer de nouvelles inégalités de statut : des privilèges compensatoires spécialement destinés aux victimes de cette égalité formelle. Discrimination négative et discrimination positive sont deux formes d’inégalité. Quand l’abandon de la vieille isonomia (la même loi pour tous) se met au service de l’égalité, faut-il vanter ou craindre cette inégalité égalitaire ? On ne peut avoir toutes les formes d’égalité en même temps : l’égalité juridique formelle, et l’égalité sociale matérielle. La seule façon d’égaliser les conditions réelles des citoyens – à court terme, du moins – est de les traiter d’une façon différenciée.

Ce traitement différencié peut rester dans les bornes de l’isonomie. La loi peut dire par exemple : « Toute personne qui gagne tant sera imposée à tel taux ». Qui que vous vous soyez, si vous gagnez cette somme, vous payerez cet impôt : c’est la même loi pour tous. Mais si la loi énonce : « Toute personne dont la langue maternelle n’est pas le Français a droit à une allocation spéciale de mise à niveau », alors cette loi n’a qu’une apparence isonomique. De fait, elle divise en deux catégories imperméables les individus, car personne n’a le pouvoir de faire que sa langue maternelle fût, ou ne fût pas, le Français. Le caractère général de la loi (identique pour tous) devient alors très confus, car c’est en réalité une loi inégalitaire et discriminante, qui cherche malgré tout une juste égalité. Si l’égalité est utile aux géomètres, aux physiciens, aux architectes, etc., grand bien leur fasse ; mais si l’on cherche à fonder une doctrine de la justice, on peut lui préférer d’autres concepts –  l’équité, par exemple.

L’équité s’accommode en effet aussi bien de l’égalité que de l’inégalité. Elle impose de traiter inégalement des inégaux et de traiter également des égaux, au moyen d’un jugement qui n’a rien d’a priori ou de mathématique. En matière d’équité, l’acte de juger ne se formalise pas : il faut trancher en situation. Le contexte commande tantôt de juger équitable l’égalité, tantôt l’inégalité. Ainsi, il est équitable que les plus fortunés payent plus d’impôt que les moins fortunés, et donc qu’ils soient inégaux devant l’impôt. Pour une raison simple : l’Etat, qui impose en fonction des fortunes, protège aussi en fonction des fortunes. Ce que le possédant possède, il le doit beaucoup à l’attention de l’Etat pour lui en garantir la jouissance (par des moyens juridiques, militaires ou policiers). Bref, l’équité impose ici un traitement inégal, différencié, en faveur du plus démuni. Mais dans d’autres cas, l’équité impose un traitement inégal en faveur du mieux loti. Par exemple, il est équitable que les plus compétents, dans un secteur requérant des compétences, le dirigent ; et que les incompétents soient écartés, autant que possible. Il semblerait inique – à un esprit républicain – que l’on imposât à ceux qui parlent bien le Français d’être également nombreux parmi les professeurs de Français que ceux qui le parlent mal, sous prétexte que chacun doit avoir un droit égal à s’approprier la langue commune, la vivifier de son jargon propre, et donc l’enseigner selon ses usages. Il faut au contraire mettre en place des concours de recrutement, dont l’art est de repérer, de sélectionner et de distinguer les meilleurs au détriment des autres. Il ne faut surtout pas traiter à égalité les bons et les mauvais francophones en matière d’enseignement du Français, mais au contraire réserver spécialement aux premiers les postes à pourvoir. Pour être vivante, une langue n’est pas pour autant dépourvue de règles ; lesquelles doivent être apprises.

Que le concours doive se faire selon des procédures égalitaires, c’est l’évidence : comment, sinon, distinguer les meilleurs ? L’égalité de traitement, ici, est au service de la hiérarchie, et tout cela est parfaitement équitable. A moins de vouloir que nos concitoyens désapprennent le Français en quelques générations, l’équité impose ici le concours, c’est-à-dire la procédure de sélection des meilleurs (selon des critères définis par une institution donnée, bien entendu). Qu’il soit encore plus équitable de fournir aux mauvais francophones des moyens spéciaux pour combler leurs lacunes, c’est possible, mais chacun comprend que cela ne peut se faire qu’au sein d’une logique verticale inégalitaire : le système de compensation perd son sens si la direction vers laquelle il faut tendre n’est pas prédéfinie. L’équité peut entrer dans la logique compensatoire, mais certainement pas dans le relativisme total, sous prétexte d’égalité (que chacun parle la langue qui lui plaît, et qu’il en reçoive autant de bénéfice dans n’importe quelle sphère que n’importe qui…). L’équité, ou le sens du juste, exclut que tout se vaille. Pour qu’il y ait du juste et de l’injuste, il faut que tout ne se vaille pas, que tout ne soit pas nivelé – mis  à « égalité ».

L’égalité, quand elle devient une valeur en soi, est une menace pour toutes les valeurs en général. Elle est alors l’injustice même ; ou plutôt, le principe d’une idéologie pour laquelle « justice » ne veut plus rien dire. On ne saurait défendre avec excès l’équité, car il n’y a jamais trop d’équité. C’est un bien qui ne peut que manquer. En revanche, il peut y avoir trop d’égalité, puisque l’égalité peut être porteuse d’injustice. L’égalitarisme, c’est la doctrine qui fait de l’égalité une valeur absolue, un horizon indépassable. L’égalitariste refuse de considérer les effets délétères que peuvent avoir certaines politiques égalitaires. L’égalitariste ne comprend pas qu’il est au service de l’inégalité. Par exemple, si le Français n’est plus enseigné dans de bonnes conditions, les premières victimes (échec scolaire, puis insertion professionnelle) seront évidemment les élèves parlant mal cette langue – ce sont aussi, statistiquement, ceux dont les parents appartiennent aux couches sociales inférieures de la société. Si l’égalité impose d’en finir avec l’élitiste des concours dans la fonction publique, ce sont les plus défavorisés, ceux qui ont le plus intérêt à l’existence  de services publics, qui seront les premiers touchés. Les fortunés pourront se faire soigner dans des cliniques privées ; leurs enfants iront dans des écoles d’excellence privées ; ils pourront embaucher des miliciens pour leur sécurité, etc. Tandis que les infortunés seront soignés par des médecins incompétents, éduqués par des incultes, et sécurisés par de maladroits porteurs d’armes. Finalement, l’individu moyen aura droit à des services publics dispensés par des individus moyens, comme lui, à égalité. Il pourrait vivre aussi bien, c’est-à-dire aussi mal, sans eux.

L’égalitarisme serait-il la grande idéologie pourvoyeuse d’inégalités ? Ses défenseurs ne portent pas le raisonnement jusque-là, plus occupés à se scandaliser, ou à s’indigner qu’à raisonner. Plutôt que de s’indigner contre cette indignation, il serait bon d’examiner comment le bien commun (que l’équité pourrait prendre comme fin) suppose de l’inégalité. Et cela dans tous les domaines. En art, par exemple : a-t-on envie que nos musées se remplissent des productions les plus banales d’individus également dépourvus de talents, au nom de l’égalité de chacun à voir ses artéfacts valorisés par l’institution muséale ?[1] Qui irait visiter de tels musées, où l’on ne pourrait contempler que ce dont chacun est, en moyenne, capable de faire ? Le bien commun n’est pas du tout le commun ! C’est plutôt l’exceptionnel mis à la portée de tous. La culture n’est un bien commun qu’autant qu’elle cultive, qu’elle élève, qu’elle éveille. Ce mouvement d’élévation suppose une logique hiérarchique anti-égalitaire : tout n’a pas une égale valeur culturelle. On ne peut travailler à l’accès égal de tous aux choses supérieures qu’à la condition de comprendre les bienfaits de l’inégalité sur chacun. L’égalité dans l’ouverture à la Culture exclut la valorisation égalitariste de toutes les pratiques culturelles, c’est-à-dire l’idolâtrie naïve des mœurs.

Ce qui vaut pour la langue, l’art et la culture vaut pour le reste. La connaissance scientifique n’est un bien commun que dans la mesure où elle peut être enseignée selon un dispositif résolument anti-égalitaire et anti-démocratique. La vérité ne se vote pas à la majorité, et encore moins émerge-t-elle de la moyenne ou de l’égalisation des opinions. Tout enseignement, quel qu’il soit, implique l’inégalité. Le jour où l’opinion d’un élève vaudra la connaissance d’un professeur – c’est-à-dire le jour où les enseignants n’auront plus que des opinions –, tout sera égal, certes, mais l’on n’enseignera plus rien – au détriment de ceux qui, faute de capital culturel familial, en auraient le plus besoin.

On peut objecter que les effets pervers du désir d’égalité sont moralement moins condamnables que les effets (égalitaires ou non) recherchés par les actions et les idéologies élitistes. C’est à voir. Que la morale soit exempte de l’impératif d’effectivité, cela peut se contester. Doit-on valoriser les bons effets d’intentions douteuses, ou les effets pervers d’idéaux bien-pensants ? Mais par-delà ces discussions, on peut nier que l’égalité soit une valeur en soi, et qu’elle doive être recherchée pour elle-même. Traiter également les inégaux, c’est l’injustice même, disait Aristote après Platon. L’équité est une valeur qui se tient elle-même, comme la liberté (on n’est jamais trop libre, trop autonome ou trop maître de soi), tandis que l’égalité ne vaut que si elle sait se mettre à leur service.

Mais  l’égalité n’est-elle pas devenue la valeur partout plébiscitée aujourd’hui ? Assiste-t-on, dans les sociétés modernes occidentales, au triomphe de l’égalitarisme, ou bien, au contraire, n’est-ce pas l’idéologie de la hiérarchie, de la domination et de l’exclusion qui domine ? Quelle est l’idéologie dominante ? Les uns déplorent « le creusement des inégalités » et le cynisme des politiques d’exclusion sociale et culturelle ; les autres pestent contre l’extension illimitée du domaine de l’égalité. Les inégalités croissantes sont-elles la conséquence de la course tendancielle de notre civilisation à l’égalité, ou la soif d’égalité est-elle au contraire l’effet du creusement des inégalités ? Où est l’œuf, où est la poule ? Chacun en jugera. Mais on peut faire l’hypothèse que ces deux logiques (égalitarisme et élitisme) s’entretiennent l’une-l’autre ; que l’une ne vaut pas mieux que l’autre ; que la liberté, l’équité, et finalement le bien commun sont les vrais victimes de cette dialectique contemporaine.


[1] Certes, l’élitiste, et même le snobisme, qui est souvent le lot des productions artistiques contemporaines, ne permet pas non plus au public de s’élever bien haut. Mais c’est un autre débat.

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