Editorial du n°34 « Le Travail »

20/03/2011

Editorial

Vincent Citot

Le thème du travail est éminemment transversal. Il donne à penser aussi bien aux économistes qu’aux politiques, aux sociologues qu’aux psychologues, aux historiens qu’aux philosophes. Par-delà le discours des spécialistes, chacun a quelque chose à dire sur le travail en général et sur son travail en particulier. Pour le maudire plus souvent que le bénir, il est vrai. Le travail nous semble contraignant par nature, et son étymologie paraît conforter cette intuition — tripalium : chevalet de torture…1ère-de-Couv-n°34

Pourtant, une première approche du travail devrait plutôt nous inviter à la louange. Ne lui doit-on pas toutes les richesses de la culture et de la civilisation ? Si l’homme des premiers âges s’était refusé à travailler, il serait mort de faim et de froid, et nous ne serions pas là pour disserter sur ce thème. Ce spécimen aurait-il seulement été un être humain sans l’idée d’imposer ses fins à la nature par le travail ? Gouvernés principalement par leurs instincts, les animaux dépensent une énergie considérable pour leur survie et leur reproduction. Ils ne connaissent pas la paresse. Le travail, qui est son corrélat, leur est tout aussi étranger. Ils n’ont pas l’occasion d’imaginer que leur sort pût être différent, ou de désirer le repos et la retraite à titre de compensation légitime des efforts fournis. Leurs “efforts” se font sans qu’ils aient besoin de s’efforcer à proprement parler, c’est-à-dire de puiser en soi de quoi surmonter une paresse, et trouver quelque motivation. Les efforts animaux sont, pour ainsi dire, automatiques. Ceux de l’homme, tout au contraire, sont volontaires. Si donc on accepte cette distinction entre l’effort physique en général, et le travail en particulier — qui suppose volonté, anticipation des fins, calcul des moyens,  et engagement de sa responsabilité —, on devra reconnaître que seul l’homme travaille. Le travail, bien qu’il soit nécessaire à notre adaptation et notre survie, ne se fait pas sans engagement volontaire. Si donc on veut y voir, comme la Bible, l’effet d’une condamnation (Genèse, 3, 17-19), et même d’une aliénation, il faudra reconnaître que ces limites à la liberté supposent une certaine liberté.

Effet de la liberté, le travail est aussi libérateur. Toute culture en est issue. Le tailleur de pierre de la préhistoire, le chasseur, le tanneur, le peintre : tous travaillent. Ils se cultivent (apprennent une technique et un métier) en même temps qu’ils édifient une culture. Le propre du travail, c’est d’être créateur de valeur. On pourrait le définir comme l’origine de toute richesse. La nature ne nous fournit pas le repas ni le gîte : même les “richesses naturelles” ne nous sont accessibles que par le travail. Les fruits, il faut bien les cueillir ; le poisson, le pécher ; le pétrole, le puiser. Rien ne vaut que par le travail. Gloire au travail !

Mais il convient aussi de se demander à qui profite la valeur produite. Marx oppose ainsi le travail « libre » et le travail « aliéné », où le travailleur se voit dépossédé de la richesse qu’il a générée. C’est précisément parce que le travail est au fondement de toute richesse que certains hommes ont tenté d’en faire travailler d’autres à leur profit. Source d’enrichissement au point de vue le plus général, le travail ne fait pas toujours la fortune du travailleur. C’est peu dire, en conséquence, que tout travail n’est pas heureux.  Le système esclavagiste consiste à séparer travail et richesse : plus on est riche, moins on travaille. C’est toujours le travail qui enrichit, oui, mais il peut être celui des autres. Le salarié n’est pas un esclave, mais sa rémunération ressemble à un dédommagement de sa peine plus qu’elle ne correspond à la richesse réellement produite. Travail et richesse se trouvent, ici encore, disjoints. Quant à savoir si le salariat est une forme moderne d’aliénation, et si le capital (qui n’est qu’un travail substantifié et accumulé) doit être rémunéré autant que le travail, chacun en jugera, et trouvera dans ce Philosophoire des éléments pour guider sa réflexion.

Toute la question est de savoir comment doit se répartir la richesse, produite tout à la fois par le travail vivant du salarié, le travail stocké du capital, le travail intellectuel de l’inventeur, et l’audace de l’entrepreneur. Travailler n’est pas uniquement produire un effort physique dans un champ ou une usine : le travail intellectuel est pleinement du travail, dans la mesure où il crée de la richesse. Celle-ci n’est pas toujours aisément quantifiable. Un élève qui travaille à comprendre les cours qui lui sont dispensés n’est pas rémunéré pour cette peine. Il n’en demeure pas moins qu’il s’enrichit, qu’il s’élève. De la valeur a été créée. L’individu instruit s’est hissé à un niveau de richesse supérieur, quoique cette dernière ne soit pas quantifiée. On parle au même sens du travail de l’esprit. Pour n’être pas toujours visible, la richesse n’en est pas moins réelle.

Le concept de travail jouirait donc d’une formidable univocité, en vertu de laquelle on peut parler de travail aussi bien pour un mineur qu’un lycéen, un inventeur qu’un exécutant, un artisan qu’un écrivain. Tous tentent de s’enrichir d’une façon ou d’une autre, et certains enrichissent en même temps la société entière. Encore une fois, il s’agit de savoir comment se répartit la richesse, et comment s’établit la valeur (par l’usage, par l’échange, par la croyance ou le prestige). Le travail, nécessaire à la vie et à l’intégration sociale, n’est pas toujours épanouissant. Mais l’inverse n’est pas vrai non plus : définir le travail par la peine, c’est confondre le travail en général et certaines conditions de travail particulières. « Travaillons à bien penser, disait Pascal » (Pensées, n° 347 de l’éd. Brunschvicg). Oui, faisons cela. La pensée, comme tout travail, est un effort volontaire et difficile, mais finalement, on en sort plus riche.

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