Editorial du n°31 « L’Universel »

20/03/2011

Editorial

L’Universel ou le déploiement  de la question de l’homme

 

Claude Obadia

Dans  un texte tardivement publié et fort connu[1], Kant définit le domaine de la philosophie à travers trois questions qui instruisent un problème générique, le problème de l’homme. Or, cette démarche est d’autant plus intéressante qu’en identifiant la question de la connaissance, celle de la morale et celle de la téléologie comme les objets principaux auxquels se ramènent les questions philosophiques, elle circonscrit un faisceau de facultés qui, non seulement sont généralement considérées comme des différences spécifiques de l’homme, mais engagent, en des directions certes distinctes, une même question : l’universel.1ère-de-Couv-n°31

Chacun conviendra, en effet, que la question des limites et de l’origine du savoir, et donc aussi de la science, définit la question de l’homme, qu’elle déploie dans une première direction, celle de l’usage théorique de ses facultés intellectuelles. Or, si la question des limites renvoie à celle de l’origine, l’étude des fondements de la connaissance ne pourra faire l’économie de l’analyse des caractères propres des jugements scientifiques. Quelles sont donc les propositions, nous demanderons-nous alors, que nous pouvons considérer comme vraies et sur quels critères pourrons-nous ici nous appuyer ? Tel est le problème que nous résolvons communément en distinguant deux caractères propres, celui de l’objectivité et celui de l’universalité de l’assentiment donné à un jugement de type scientifique. L’universel serait ainsi la marque du vrai et ce à quoi l’homme aspire dans l’usage théorique de ses facultés.

Mais si la philosophie est l’étude des sources et des limites du savoir, n’est-elle pas tout autant, comme en témoigne, en outre, les accents ascétiques qui ont caractérisé, dans l’Antiquité, ses premières expressions, un questionnement touchant l’usage pratique de l’activité de la pensée ? Comment vivre pour vivre heureux ? Qu’est-ce que faire son devoir ? Autant de questions qui, à leur tour, paraissent bien engager l’universel. Car comment répondre à la question « que dois-je faire ? », et d’abord quel sens aurait cette question, si l’on ne présupposait la nécessité de savoir si, oui ou non, il est possible de définir des règles universelles de la morale ? L’on pourra répondre que cette dernière est toujours relative à une culture, à une époque. On pourra donc refuser l’idée d’une morale universelle, donnant de la force aux plus faibles et des devoirs aux plus forts. Mais on ne pourra nier, d’une part que le problème est justement celui de savoir si l’idée morale est universelle, et d’autre part que se poser, ici, la question de l’universalité des droits et des devoirs n’est rien d’autre, au fond, que redoubler la question de l’universel à travers celle de l’existence d’un genre humain. Par où l’on voit, de fait, qu’il n’est guère étonnant que l’idée des droits de l’homme soit apparue là où, précisément, l’idée d’un homme universel ayant fait son chemin, ont été fixées aux institutions politiques le devoir de garantir ces droits.

Nonobstant, l’homme de l’universel théorique et de l’universel pratique peut-il éclipser cette faculté que partout les hommes manifestent à travers rites et religions, à savoir celle de se représenter la mort, leur propre mort. De là, bien sûr, la question du salut, c’est-à-dire celle de savoir comment sauver son âme. « Que m’est-il alors permis d’espérer ? », telle est la question qu’aucun homme, conscient de sa finitude, ne pourra esquiver. Mais cette question, qui n’est autre que celle de la téléologie, donc celle de la finalité, n’est-elle pas celle qui ramène l’homme au questionnement le plus radical ? Car n’est-ce pas la question du sens même de l’existence qui se voit par là posée ? Quoi de plus universel, dans l’humanité, que ce questionnement ? Qu’est-ce qui préoccupe autant les hommes que la recherche du sens et que redoutent-ils le plus sinon son effondrement ? La question téléologique est donc aussi, peut-être même en premier lieu, celle de l’histoire et donc celle de l’universel. Car se demander si, par-delà son inachèvement, ses drames et ses soubresauts, l’histoire a un sens, n’est-ce pas encore chercher à quelles conditions elle peut revêtir, pour l’homme, une signification universelle ? « Ce qui dans les sujets individuels nous frappe par sa forme embrouillée et irrégulière »[2] peut-il encore être pensé comme l’expression du développement des facultés de l’espèce humaine ? L’histoire réalise-t-elle un dessein divin, un plan caché de la nature ou faut-il se résoudre à n’y voir que chaos, bruit et fureur, sang et désolation ? Telle est aussi la direction dans laquelle l’universel déploie la question de l’homme.

On ne s’étonnera donc guère que, depuis Platon, la philosophie se soit, à travers la diversité des questions qui l’occupent, fortement préoccupée de l’universel. Sous la forme de l’essence, celui-ci n’est-il pas ce qui, dépassant l’opposition du même et de l’autre, exprime l’irréductible identité de tel ou tel objet de connaissance ? Comment connaître sinon en se détachant des occurrences particulières de l’essence et en les rassemblant sous l’universel générique qui les transcende ? De sorte que l’acte de la connaissance serait d’abord celui qui consiste à saisir l’universel sous le particulier. Or, si celui-là peut être pensé comme l’objet du connaître, n’est-il pas d’abord ce qui qualifie cette faculté que nous disons universellement partagée, la raison ? Et n’est-ce pas, justement, cette universalité qui fonde l’idée d’un droit inaliénable de développer ses facultés rationnelles et d’accéder au savoir ? Ainsi est-ce en dignes héritiers de l’universalisme rationaliste de Descartes que les philosophes des Lumières déclarèrent tout homme détenteur, par nature, d’un droit au savoir, affirmant par-là le droit du savoir face au pouvoir. Or, à quoi adosser un tel droit sinon à l’histoire dont le philosophe aurait précisément pour vocation de montrer qu’elle possède un sens ? Premièrement, celui de l’accès progressif et lent aux Lumières. Deuxièmement, celui de l’avènement d’une véritable Société des Nations.

Les différentes contributions rassemblées ici, on l’aura compris, ne prétendent à rien d’autre qu’à prendre la mesure de la diversité des approches que réclame l’Universel. Nos efforts seront alors récompensés pourvu que le lecteur, prenant acte de cette légitime multiplicité, en retire la conviction que la force de la critique ne doit rien au sacrifice de la prudence.

Au nom de tous les collaborateurs du Philosophoire, bonne lecture !


[1] Logique, Introduction III, page 25, traduction Guillermit, Deuxième édition, J. Vrin, Paris, 1982.

[2] Kant, Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, Préambule.

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