Editorial n°35 « La Science »

08/03/2011

Editorial

Vincent Citot

N’est-il pas paradoxal de s’interroger sur la science en philosophe ? Le scientifique n’est-il pas mieux placé pour penser sa discipline lui-même ? Le plus compétent pour parler d’une chose semble être en effet celui qui entretient un rapport intime avec elle. Entendre le philosophe discourir sur la science doit faire au scientifique à peu près le même effet que si un inconnu faisait irruption dans son domicile, expliquant comment fonctionne son organisation familiale, dissertant sur la façon dont il gère, ou devrait gérer, son budget, ses rapports de couple, etc. Cet intrus n’est qu’un parasite incompétent — qu’il aille au diable ! Le scientifique sait ce qu’il a à faire, et comment il le fait. Soit.1ère-de-Couv-n°35

Toutefois, l’intention du philosophe est ici mal comprise : il n’entend pas donner des leçons sur la façon de manipuler les éprouvettes et les tubes à essai. Le philosophe des sciences cherche moins à légiférer sur les méthodes et les pratiques scientifiques, qu’à penser la signification de ce travail, ses espoirs légitimes et ses limites, à comprendre la logique de son évolution, ainsi que ses enjeux théoriques, éthiques et sociétaux. Or c’est précisément son point de vue extérieur qui lui donne le recul nécessaire pour mener à bien cette enquête. Les chantres de “l’objectivité” vont-ils reprocher au philosophe de  prendre la science pour objet ? Ils diront sans doute qu’il revient encore à des sciences d’objectiver la science : sociologie des sciences, psychologie des savants, histoire des sciences. Oui, mais étant elles-mêmes des sciences, ces disciplines ont toujours pour objet des faits positifs dont elles cherchent les lois. La philosophie des sciences, elle, n’a pas pour ambition de dégager les lois scientifiques du fonctionnement des sciences : elle veut penser la science dans sa démarche globale, dans son ambition essentielle, dans ses postulats fondamentaux. La philosophie de la science n’est pas une science des sciences, car les enjeux du discours des faits et des lois ne sont pas des faits ni des lois. La scientificité de la science n’est pas plus un fait (scientifique) que l’humanité de l’homme, la moralité de telle ou telle morale positive ou, pour ainsi dire, la virginité de la Vierge. En outre, nul fait ne dispense d’une réflexion sur les faits.

Il est aussi vain de réserver au scientifique le discours sur la science que d’octroyer à l’artiste le monopole du discours sur l’art, au politique l’exclusivité de la pensée politique, au juriste celle du droit. A la limite, chacun ne parlerait que de ce qu’il fait. Cette situation ne manquerait pas de cohérence, mais elle serait éminemment stérile. Il suffit, pour s’en rendre compte, d’écouter les artistes parlant de l’art, les sportifs parlant de sport, ou les scientifiques parlant de science : c’est toujours un ramassis de poncifs. Pour qu’un artiste parle avec intelligence de l’art, il lui faut être un peu historien des arts, sociologue des arts, et philosophe de l’art. Il n’en va pas différemment pour le scientifique : son discours sur la science n’est pertinent que s’il élargit son point de vue — à défaut, il n’intéressera que ses collègues. La pensée philosophique exclut l’immersion et exige du recul. En somme, pour être bon philosophe des sciences, il ne suffit pas d’être bon scientifique.

Evidemment la réciproque est tout aussi vraie — sinon plus : pour être bon philosophe des sciences, il ne suffit pas d’être bon philosophe. Les philosophes ne sont pas avares de banalités quand ils discourent sur la science sans culture scientifique, de droit sans culture juridique, etc. Ainsi, il est aussi vain de chercher dans la science (ou la « logique ») une police réglementant le discours philosophique (ou « métaphysique »), que de faire du philosophe un censeur assignant à la science les limites de son champ d’investigation. Ni la science ni la philosophie ne peuvent légiférer l’une sur l’autre.

Reste à savoir s’il est plus facile au scientifique ou au philosophe de faire de la philosophie des sciences, étant entendu que cette discipline suppose à la fois une culture philosophique et une culture scientifique. Est-il plus aisé au scientifique de penser en philosophe ou au philosophe de penser correctement la science ? Chacun en jugera. Au fond, ce qui importe est moins de savoir d’où vient celui qui parle que la qualité de sa parole. Parmi les collaborateurs de ce numéro, certains sont scientifiques de formation, d’autres philosophes de formation, mais ils sont tous philosophes des sciences au bout du compte — lisons-les comme tels.

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